Karine Lacombe : une infectiologue sous les projecteurs

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Cheffe du service des maladies infectieuses de l’hôpital Saint-Antoine à Paris,  le Pr Karine Lacombe écume les plateaux de télévision depuis l’éclatement de la crise du coronavirus. Cette exposition médiatique n’a, assure-t-elle, d’autre objectif que de faire progresser la santé publique… qui est d’ailleurs sa spé’ d’origine.

Karine Lacombe : une infectiologue sous  les projecteurs

What's up Doc. Quelle mouche a donc piqué l’infectiologue respectée que vous êtes pour que vous vous mettiez tout à coup en tête de truster les chaînes d’info en continu ?

Karine Lacombe. Ça ne s’est pas vraiment passé comme ça. Je ne me suis pas « mise en tête » de le faire. Il se trouve que mon ancien chef de service, le Pr Pierre-Marie Girard, avait été appelé début mars par LCI pour intervenir sur le covid. Il ne se sentait pas légitime, car il était depuis quelques mois directeur international de l’Institut Pasteur et n’avait plus d’activité clinique. Comme j’étais déjà allée en plateau quelques fois auparavant, que je fais régulièrement des conférences et que j’ai les mains dans le cambouis, il s’est dit que je pourrais y aller à sa place. Et c’est comme cela que je me suis retrouvée en face de Roselyne Bachelot à la télé.

WUD. Quels sont vos souvenirs de ce premier passage télé sur le coronavirus ?

KL. J’ai eu un discours assez pédagogique, j’ai parlé des masques… Je crois que les gens de LCI étaient alors à la recherche de personnes reconnues dans le milieu et capables de faire passer un discours clair, ni  trop alarmiste, ni trop rassurant. Ils ont trouvé que je passais bien, et m’ont donc invitée la semaine suivante pour un plateau avec David Pujadas. Il y avait le ministre de la Santé, [le médecin et écrivain] Jean-Christophe Rufin, le Pr Éric Caumes [homologue de Karine Lacombe à la Pitié, NDLR]… Je pense que l’aspect « vulgarisation » de mes interventions a convenu a beaucoup de gens, et c’est à partir de là que différents médias se sont mis à me solliciter régulièrement.

WUD. Mais vous n’étiez pas obligée d’accepter…

KL. C’est vrai que j’ai une grosse charge de travail, et que ce n’est pas forcément compatible avec des interviews trop fréquentes. Mais il se trouve que je dors peu, et que les interventions médiatiques avaient plutôt lieu le soir. Et je me suis surtout dit que c’était l’occasion de faire de la pédagogie, de faire passer un message basé sur la science, de répondre aux questions que se posaient les gens sur cette crise sanitaire… Et cela entrait aussi en résonnance avec mon travail d’enseignement.

WUD. Était-ce également une façon de revenir à vos premières amours, la santé publique ?

KL. Oui, complètement. Je suis une ancienne interne de santé publique, j’ai fait une partie de mes études avec Jérôme Salomon, [l’actuel directeur général de la santé au ministère de la Santé, NDLR] j’ai travaillé au ministère de la Santé, au siège de l’AP-HP [Assistance publique-Hôpitaux de Paris, NDLR], j’ai une thèse en épidémiologie… C’est une formation qui m’a peut-être apporté sur cette crise un regard différent de celui de quelqu’un qui n’aurait fait que de la clinique.

WUD. Justement, comment êtes-vous passée de la santé publique à l’infectiologie ?

KL. En santé publique, j’étais très intéressée par l’évaluation des actions de santé, et j’étais aussi très attirée par l’étranger. Lors de mon internat, j’ai pris une année de disponibilité pour partir jusqu’en Chine et en Inde, où j’ai travaillé dans des centres de santé primaire. J’ai fait mon DEA en Afrique, j’ai travaillé 10 ans pour Médecins du Monde avec qui j’ai monté le premier projet d’accès aux antirétroviraux pour les usagers de drogue et les travailleuses du sexe au Vietnam…
 
Et ensuite, une carrière se construit aussi sur des opportunités. Je suis passée en stage au service des maladies infectieuses de Saint-Antoine, et j’ai beaucoup aimé. Et quand j’ai fini mon internat, alors que je m’apprêtais à faire un clinicat dans un service de santé publique, ils m’ont demandé de rester pour les aider à développer la recherche clinique, avec cette dimension de santé publique.  Et c’est ce que j’ai fait.

WUD. Et si on remonte un peu plus loin dans le temps, pourquoi avez-vous fait médecine ?

KL. Depuis que j’ai l’âge de quatre ans, je veux être docteur. Je me suis toujours dit qu’il y a certes des métiers très intéressants, mais que quand on est malade, on ne peut en faire aucun. C’est donc bête, mais dans une optique très altruiste, je voulais être celle qui permet aux autres d’être en bonne santé, de vivre, de faire leur métier. De la même manière, je me suis orientée vers la santé publique parce que je m’intéressais à la dimension globale de la santé, qui n’est pas uniquement physique, et qui comprend aussi la santé mentale, la santé environnementale….

JE VOULAIS ÊTRE CELLE QUI PERMET AUX AUTRES D’ÊTRE EN BONNE SANTÉ

WUD. Cette dimension altruiste, que vous soulignez, contraste un peu avec la tempête médiatique dans laquelle vous vous êtes retrouvée à propos de l’utilisation de l'hydroxychloroquine contre le SarsCov2…

KL. Effectivement, France 2 m’a un jour appelé pour me demander ce que je pensais de la façon dont l'hydroxychloroquine était utilisée à Marseille. J’ai répondu un peu vivement, et il y a eu un emballement…

WUD. On vous a alors qualifiée de principale « opposante à Didier Raoult »…

KL. Oui, et c’est très réducteur. Personnellement, je ne me considère pas comme une opposante à Didier Raoult. J’ai critiqué le message diffusé sur l'hydroxychloroquine, basé sur la non-science. Pas Didier Raoult ou son équipe. J’ai simplement essayé d’expliquer pourquoi dire, sans fondement scientifique, que l'hydroxychloroquine pouvait guérir des gens malades relevait de la pensée magique. J’ai aussi essayé d’expliquer ce qu’était un essai clinique, et pourquoi la situation demandait certes d’aller vite, mais pas au prix de choses fausses. Toute cette polémique est venue du fait qu’on a voulu apporter une réponse, même fausse, à des gens qui étaient extrêmement anxieux…

J’AI ESSAYÉ D’EXPLIQUER CE QU’ÉTAIT UN ESSAI CLINIQUE

WUD. Comment avez-vous vécu cette tempête médiatique ?

KL. L’exposition médiatique en tant que telle, à la télévision ou à la radio, ça n’a pas changé ma vie. J’étais déjà habituée à donner des interviews à droite et à gauche. Il faut savoir dire non, se focaliser sur les interventions les plus intéressantes, faire passer son message… Je connais tout cela. J’ai même à l’occasion de cette crise pu retrouver des amis, des gens que je connais et que j’apprécie, mais que j’avais perdus de vue et qui m’ont recontactée. C’est extrêmement émouvant. Là où j’ai été le plus empoisonnée, en revanche, c’est sur les réseaux sociaux. J’ai passé deux ou trois semaines un peu compliquées, notamment parce que devenais addict à Twitter, qui me prenait beaucoup de mon temps mental. J’ai donc désactivé mon compte, ce qui m’a complètement libérée. J’ai pu reprendre une activité de soins, et des passages dans les médias beaucoup plus organisés.

WUD. On vous a notamment attaquée sur vos liens d’intérêt avec l’industrie pharmaceutique…

KL. Oui, on a voulu dire que je gagnais plein de fric sur le dos des labos. Il faut à ce sujet s’entendre sur ce qu’on appelle « plein de fric » : quand on les rapporte à la durée, on se rend compte que ce ne sont pas des sommes importantes. Et je rappelle qu’il s’agit d’activités autorisées, déclarées à la fac et approuvées par le conseil de l’Ordre. Et à tout travail, salaire est dû : quand je travaille le soir et le weekend pour préparer des conférences, il est normal que je sois indemnisée.

WUD. L’indemnisation ou ses montants ne sont pas les seuls points sur lesquels vous avez été attaquée…

KL. Effectivement, on a aussi voulu dire que j’étais contre la chloroquine parce que j’avais des liens avec AbbVie et Gilead, qui financent le développement du Kaletra® et du Remdesivir, deux molécules testées dans le cadre de l’essai Discovery contre le coronavirus. Franchement, j’ai complètement halluciné. Je ne suis pas l’investigateur principal de Discovery, avec lequel je n’ai aucun lien à part le fait d’inclure des patients dans l’essai. De plus, les molécules proposées dans cet essai l’étaient au niveau européen. Sans compter que le Kaletra® n’a plus du tout de force de commercialisation en France. Il y a donc une volonté de me nuire, comme c’est souvent le cas dès qu’un médecin a un peu de visibilité. Il y a même eu des images de moi avec un pistolet sur la tempe… Mais en réalité, j’ai surtout de la compassion pour les gens qui ont repris ces informations, sans forcément comprendre : la situation sur le coronavirus est dure et anxiogène pour tout le monde.

WUD. Le fait d’être une femme a-t-il été un atout ou un désavantage dans cette période ?

KL. Je n’ai jamais eu le sentiment que cela a été un frein dans ma carrière, même si je vois bien que je suis la seule cheffe de service de maladie infectieuse à Paris. Et dans les médias, j’ai bien conscience qu’une partie des sollicitations que j’ai eues sont liées au fait que je suis une femme. Je ne suis pas naïve, mais je sais aussi qu’ils n’auraient pas fait de compromis avec quelqu’un qui aurait été nulle sur le plan scientifique. Ce qui me frappe en revanche dans cette crise du covid, c’est que tous les gens que vous voyez sur les photos sont des hommes. On le voit par exemple au conseil scientifique qui entoure Emmanuel Macron, ou encore dans la communication de l’AP-HP autour du tocilizumab.

DANS CETTE CRISE, TOUS LES GENS QUE VOUS VOYEZ SUR LES PHOTOS SONT DES HOMMES.

WUD. Pourquoi cela ?

KL. On a l’impression que nous, les femmes, sommes là pour faire tourner les choses, organiser les équipes, s’occuper de tout ce qui ne va pas être au premier plan. Peut-être que c’est du temps que nous ne prenons pas à écrire nos papiers, à nous battre pour qu’ils soient dans Nature ou dans le Lancet. Il y a donc probablement une sélection inconsciente qui se fait par le sexe : nous ne mettons pas nos priorités au même endroit. Regardez toutes les publications sur le covid, et cherchez les femmes : vous verrez qu’elles sont très peu nombreuses. Ce n’est pas qu’elles sont nulle part, c’est qu’elles sont davantage dans la gestion de la crise.

WUD. Malgré ce constat assez sombre, vous avez une fille en 4e année de médecine… C’est une carrière que vous conseillez malgré tout ?

KL. C’est une histoire très étonnante. À une époque de son enfance, comme j’étais séparée de son papa, ma fille a beaucoup dormi à l’hôpital dans les chambres de garde, et elle en garde un souvenir de grande sécurité. Et en une seconde, alors qu’elle avait toujours dit qu’elle voulait faire de la cuisine, elle m’a dit qu’elle avait bien réfléchi, et qu’elle voulait faire médecine. J’avoue que je me suis mise à pleurer. Je me suis dit qu’elle allait faire la P1, l’internat… Et puis ensuite, je me suis dit que c’était super qu’elle ait décidé elle-même de faire ce métier. Il m’a rendue heureuse, alors pourquoi pas elle ?
 

BIO Express
1970 : Naissance en Savoie
1994 : Internat à Paris
2007 : Nommée PH à Saint-Antoine
2016 : Nommée PU-PH
2019 : Nommée cheffe du service des  maladies infectieuses à Saint-Antoine

 

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