Juges départis

Ciné week-end : 12 jours, de R. Depardon (sortie le 29 novembre 2017)

Depuis 2013, l'évaluation de la conformité des décisions d'hospitalisation sous contrainte en France (SPDT et SPDRE) est confiée à un juge des libertés et de la détention. Celle-ci se fait dans un délai de douze jours puis tous les six mois en cas de renouvellement de la mesure. Quand l'univers de la magistrature tente de rencontrer celui de la psychiatrie... C'est un amer et parfois terrible constat que dresse Raymond Depardon !

Il est curieux de constater que le nouveau documentaire de Raymond Depardon, logiquement acclamé, ait été commenté et envisagé principalement sous l'angle de la description de la folie. Car enfin, même si les portraits réalisés sont criants de vérité et dressent un tableau en creux de l'état de notre société - on voit ainsi défiler devant des magistrats souvent démunis une salariée de France Télécom probablement harcelée, un schizophrène débusqueur de terroristes ou encore une jeune femme invoquant son droit à mourir - , c'est avant tout un dispositif législatif relativement récent que le cinéaste cherche à interroger.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que cette description d'audiences souvent conduites de façon lapidaire permet de mettre en évidence l'incongruité, en tout cas l'imperfection, de cet arsenal mis en place avec l'intention louable et justifiée de ne pas laisser entre les seules mains du pouvoir médical et de l’arbitraire policier la question essentielle de la contrainte aux soins. Ce que nous montre Depardon, c'est une impossible rencontre, du moins dans les conditions actuelles, entre l'hyperrationnalité du droit et la déraison inhérente à l'abolition du consentement.

"Entre eux naît un dialogue sur le sens du mot liberté et de la vie", est-il ainsi résumé dans le synopsis. Mais quel dialogue ? Tout au plus un dialogue de sourds. Car là où le malade attend de la justice qu'elle se penche sur les conditions de son hospitalisation, le juge se voit forcé de lui rappeler qu'il n'a en aucun cas le pouvoir ou l'expertise de contredire le fond des dossiers. Simple rouage administratif entérinant le bon fonctionnement de l'application de procédures, il est régulièrement démuni devant l'échange que tente d'instaurer ce justiciable pas tout à fait comme les autres qui se retrouve face à lui. Ce qui frappe, c'est à quel point ces malades sont avides de communication, alors que les professionnels y échouent ou s'en protègent. Il faut entendre la violence des mots de cette juge accorte qui assène à un patient, avec un humour qui semble jailli d'une conviction profonde, que dans ce colloque très singulier elle "ne sert à rien"; ou encore ce magistrat couper la parole à une patiente dénonçant ses conditions de contention en contre-argumentant que "les médecins savent ce qu'ils font", l'empêchant dès lors d'être ne serait-ce qu'entendue.

Que les limites de cette procédure leur soient rappelées, certes, mais dans ce cas on en vient parfois à se demander, devant de telles difficultés à accueillir la parole souffrante et une absence totale d'élaboration, à quoi sert la présence du patient ou de son avocat. La blessure de la salariée souffrant que le terme de "délire" soit consigné dans une procédure judiciaire alors même qu'elle met en avant un "harcèlement" vient tragiquement éclairer l'abyssale complexité de cette confrontation, qui probablement accentue plus qu'elle ne résout les paradoxes sur lesquels reposent non seulement la maladie psychique, mais aussi sa prise en charge.

Nous pensons qu'il n'est ni anodin, ni innocent, que Depardon ait choisi de montrer uniquement des audiences entérinant la décision médicale. Tout comme le fait que, hors champ ou dans des séquences ponctuant régulièrement les différentes audiences, nous est offerte une description totalement déshumanisée - dans des locaux pourtant flambants neufs - du quotidien des malades "internés". 

En poussant un cri à ce point incompris des journalistes, mais aussi d'une partie du public - dans notre cas nous avons eu droit à une salle régulièrement ricanante, au-delà de l'effet protecteur des rires étouffés en commun - Depardon ne fait que refléter les difficultés de cette rencontre imposée par cette fameuse limite des "douze jours".

Source: 

Guillaume de la Chapelle

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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