Harcèlement : la fac de Nantes essaie de libérer la parole des étudiants

Le harcèlement des étudiants en médecine : un sujet qui, malheureusement, s’incruste année après année, tel un vieux serpent de mer que l’on préférerait noyer un bon coup. A Nantes, responsables pédagogiques et élus étudiants encouragent les témoignages et vérifient les faits. 

Les chiffres sont toujours aussi alarmants. En octobre dernier, deux thèses de médecine générale soutenues à Paris décrivaient cette culture de la violence. 93% des étudiants en médecine générale interrogés déclarent avoir subi des violences psychologiques, 53% des violences sexuelles et sexistes, 49% des violences physiques et 20% un bizutage. Au point qu’un étudiant sur trois déclare avoir déjà eu des idées suicidaires. 
Au cœur de ces violences, une idée centrale : il faut en baver, comme les générations précédentes, pour faire partie de la corporation. « Je me souviens d’une étudiante qui était venue me rapporter une remarque reçue au bloc. Raciste, sexiste, ou homophobe, ou les trois, je ne me souviens plus… Je me souviens surtout qu’elle avait pensé que c’était la norme en fac de médecine car personne n’avait réagi », témoigne le Pr Elise Launay, responsable pédagogique des stages hospitaliers à la faculté de médecine de Nantes. « La faculté de médecine ne tolère pas le harcèlement en stage. En aucun cas, il ne s’agit d’une méthode pédagogique. Il ne doit y avoir aucun fatalisme sur ce sujet », martèle la responsable. 

Concrètement, quelles actions à Nantes ?  

Tout d’abord, l’information vient aux étudiants plus qu’avant sur ce sujet. A la rentrée, une réunion a été organisée avec les externes pour bien leur rappeler leurs droits et leur réexpliquer « qu’être externe ne signifie pas être larbin, ni être insulté » indique Elise Launay. Il est notamment question des comportements à ne pas tolérer, des risques psycho-sociaux, etc…
Ensuite, en cas d’éventuelles difficultés lors d’un stage, les étudiants disposent désormais de plusieurs canaux pour le signaler : plateforme GELULES de l’ANEMF, permettant d’évaluer ses stages et bien sûr, le signalement plus direct au responsable pédagogique ou aux étudiants élus. Une rencontre est ensuite organisée entre l’étudiant, ses représentants et un responsable pédagogique pour examiner les faits. 
La question de leur vérification est particulièrement sensible. « Le harcèlement est un sujet extrêmement délicat. Il ne s’agit pas de se baser sur des rumeurs. Il faut factualiser les témoignages. Or, on sait qu’il est très difficile pour un étudiant d’aller trouver un supérieur hiérarchique et de raconter. Pour autant, c’est une nécessité », souligne Elise Launay. Pour avancer sur ce point, les étudiants ont soumis en mars dernier l’idée d’un questionnaire au Pr Pierre Pottier, vice-doyen de la faculté de médecine de Nantes, responsable de la pédagogie. Elle a été retenue. 

Un questionnaire pour objectiver les faits

« Nous avons mis au point un questionnaire de 70 questions, sur la base de grilles utilisées en psychiatrie, afin d’évaluer le bien-être des étudiants », explique Morgan Jamot-Dubois, élu étudiant de 5ème année. « Lorsque nous avons des soupçons de pratiques de harcèlement dans un stage, ce questionnaire nous permet de le mesurer objectivement, tout en respectant l’anonymat des étudiants. Cela a été le cas en octobre dernier », précise le représentant. 
Par ailleurs, un groupe de parole animé par le Pr Pottier est en place depuis cette rentrée. « Dès que nous avons 8 étudiants intéressés, nous déclenchons un groupe de travail. L’idée est de légitimer les étudiants dans leur prise de parole car trop souvent ils pensent que le problème vient d’eux, et non pas de l’institution… », indique Luna Potiron, élue étudiante de 6ème année. Enfin, tous les chefs de clinique ont des journées de formation où cette problématique est abordée autour de plusieurs questions : rapport à l’étudiant, debriefing, fonction d’enseignant, etc….
Quelles sanctions sont possibles ? Si le harcèlement est avéré -et a fortiori si plusieurs étudiants sont concernés – des sanctions sont prises : conseil de discipline, blâme, fermeture d’un terrain de stage (le cas s’est présenté il y a peu de temps), voire fermeture d’un poste. 

Et dans les autres facs de médecine ? 

« Grâce aux réseaux sociaux et au travail de l’ANEMF notamment, nous voyons ce que font les autres facs de médecine pour lutter contre le harcèlement et nous nous enrichissons les uns, les autres, des initiatives prises un peu partout », explique Luna Potiron. A la fac de médecine de Rouen, une cellule de veille contre le harcèlement sexuel a ainsi été créée. 
Autre exemple : l’Université de Tours a reçu la labellisation « Orange Day Champion 2018 » du comité ONU Femmes France pour ses actions contre toutes les formes de violence et pour sa politique de lutte contre les discriminations. Elle organise également un hackathon « Stop aux violences » chaque année.

Portrait de Sophie Cousin

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