Grâces mâtinées - Critique de « La Grazia » de Paolo Sorrentino

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Le Président de la République italienne est sur le point d’achever son mandat. Ce vieux monsieur, dont la fonction a été rendue honorifique par l’usage malgré le périmètre prévu par la Constitution, réalise que si le pouvoir l’a isolé, c’est avant tout de lui-même. Pressé par sa fille et conseillère d’enfin agir en signant une loi sur l’euthanasie sans cesse repoussée, geste fort s'il en est en territoire catholique sous férule papale, il est rattrapé par la tristesse insondable d’avoir perdu sa femme et l’obsession tenace de savoir avec qui elle lui a été infidèle…

Grâces mâtinées - Critique de « La Grazia » de Paolo Sorrentino

© Andrea Pirrello

Un film totalement sorrentinesque mais dont l'hypertrophie, grâce à un scénario impeccable dans sa construction comme son intelligence, ne déborde jamais. Et laisse progressivement place à une véritable émotion. 

On connaît les excès de Sorrentino, ses embardées clipesques, son penchant pour le clinquant et sa tendance un peu trop visible à styliser le mauvais goût. Souvent irritant mais tellement virtuose, et surtout terriblement italien. Son dernier film ne déroge pas à la règle, au risque de nous laisser sur le carreau pendant sa première moitié, tant les procédés virent à la marque de fabrique, rebattant les thèmes favoris du maestro que sont la solitude et le pouvoir. Ici, les deux sont combinés, et l'on sait depuis Il Divo et surtout sa série The New Pope combien il excelle à montrer combien la pratique du pouvoir s'exerce sur une ligne de crête le confrontant tout à la fois au plus proche du coeur palpitant de l'humanité - sa grandeur comme ses passions tristes - et à une expérience déshumanisante.

C'est ainsi que le vieux président De Santis, fortement inspiré par le magistrat suprême actuellement en place Sergio Mattarella, administre son pays quasiment reclus dans un palais du Quirinal corseté par des rites d'apparat autant rassurants qu'étouffants, et que Sorrentino capte avec une tendre ironie. Juriste de formation, il semble prôner un retrait personnel dans l'exercice du pouvoir, comme si seuls les textes suffisaient à gouverner. Le fond et la forme sont ainsi au diapason et confèrent au film un côté pantouflard tournant un peu à vide. Tout ceci est plaisant - et Toni Servillo impressionnant - mais déjà vu. 

Le retour du jedi

C'est alors que le film, comme Sorrentino, s'expatrie. Le président est peu à peu confronté à l'envie de sortir de sa tour d'ivoire, tourmenté qu'il est par une tempête sentimentale. Et s'il allait voir d'un peu plus près ce qu'est devenu son pays? Se succèdent alors des tableaux aussi déroutants qu'originaux, mêlant les traditions de vieux bataillons combattants alpins à la modernité la plus actuelle - droit à mourir et légitime défense retardée. Surtout, Sorrentino place la rémanence séculaire et l'évolution sociétale sur un pied d'égalité, proposant des confrontations jamais hostiles, des transmissions et des échanges toujours féconds, comme conditions à un ordre sociétal véritable.

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Ce tour d'Italie express trouve son apogée lors de la visite de De Santis dans une prison. Alors que sa fille y est passée quelques temps auparavant pour rencontrer une Jacqueline Sauvage plus jeune et plus assurée que l'originale et évaluer l'opportunité d'une grâce présidentielle à son endroit, il s'y rend à son tour. Là où elle contournait la populace attendant d'accéder au parloir, lui s'y jette volontairement, comme une nécessité. Et la confrontation entre cet homme au crépuscule de sa vie publique, au minimum, et le coeur palpitant de la détresse humaine et des désordres sociétaux, entraîne le film vers des rivages insoupçonnés. Le propos reste finalement classique - l'action de l'homme politique, contrairement à celle du professionnel du droit, passe notamment par l'émotion voire les tripes, l'une s'appuyant nécessairement sur l'autre - mais il est amené avec une rare intelligence. Et l'ultime transfiguration de ce père de la Nation tel que nous en souhaiterions tous pour protéger nos démocraties vacillantes est l'un des plus beaux cheminements personnels qu'il nous ait été donné de voir au cinéma depuis longtemps. 

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