Cancer du sein : la position difficile du généraliste

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Comment gérer la controverse sur le dépistage organisé ?

Cancer du sein : la position difficile du généraliste

En ce mois d’Octobre rose déclinant, frottons-nous à la question épineuse du dépistage organisé du cancer du sein. De plus en plus controversé, le dispositif suscite des critiques auxquelles le médecin généraliste, qu’il le veuille ou non, se trouve confronté. Témoignage de l’un d’entre eux.

Au-delà des excès d’une communication tout en guimauve et pinkwashing, de plus en plus de voix (ici ou ) s’élèvent pour critiquer le dépistage systématique. Difficile de se positionner pour le médecin généraliste, pris entre un discours officiel souvent monolithique et la nécessité d’informer ses patients.

Le surdiagnostic en question

En 2011, la Haute autorité de santé, saisie par la direction générale de la Santé, s’empare de la question du dépistage. Constatant que la controverse scientifique est considérée comme « hors saisine », les deux généralistes consultés à titre d’experts refusent de signer la recommandation de la HAS.

« C’était : il faut informer les femmes mais il faut qu’elles participent ! On empêche le désaccord de s’exprimer », dénonce encore aujourd’hui le Dr Philippe Nicot, un des deux médecins à avoir manifesté son opposition. « De plus en plus de généralistes conseillent aux femmes de ne pas faire le dépistage », ajoute-t-il.

Intégrer l’existence d’une controverse

Le médecin généraliste joue un rôle non négligeable dans l’acceptation sociale du dépistage organisé. Plus des deux tiers des femmes dépistées en discuteraient au préalable avec lui (chiffres InVS 2007). La rémunération à la performance intègre d’ailleurs un objectif de 80 % de patientes dépistées.

Comment informer ses patientes dans ces conditions ? « Pour le médecin, la première chose c’est d’intégrer qu’il y a une controverse », conseille Philippe Nicot, qui souligne l’importance des sources d’information indépendantes pour y voir plus clair.

La grande charrette des surdiagnostics

D’après une synthèse de Prescrire, sur 1000 femmes dépistées, entre 0 et 6 éviteraient de mourir d’un cancer du sein. Mais au moins 19 d’entre elles seraient prises en charge pour une lésion qui n’aurait pas évolué en cancer. Des surdiagnostics aux conséquences lourdes : bouleversement psychologique, effets indésirables des traitements, possible retrait du sein…

« Je crois que le médecin va être obligé de dire : si vous ne souhaitez pas faire ce dépistage, que risquez-vous ? Si vous souhaitez le faire, que risquez-vous ? », poursuit-il. « C’est tout le problème de la santé publique : vous pouvez être dans la petite charrette des femmes qui vont avoir la vie sauve, mais aussi dans la grande charrette des surdiagnostics ».

Le choix individuel malmené par la santé publique ?

L’incertitude sur la balance bénéfice-risques du dépistage remet donc en lumière l’importance du choix du patient. « Si vous voulez que les gens adhèrent, il faut leur permettre de faire leurs choix, de prendre du pouvoir sur leur propre vie », considère Philippe Nicot.

Une remise en cause d’une certaine conception de la santé publique, qui ferait peu de cas de la liberté de choix et pêcherait par excès de simplification. « Les gens sont très sensibles aux outrances de communication », explique-t-il. « En santé publique, les institutions et les politiques jouent avec le feu, à force de ne pas vouloir parler des choses qui fâchent. »

« Écoutez les filles, j’ai une mauvaise nouvelle… »

Le 30 septembre dernier, le ministère de la Santé lançait une plateforme de concertation citoyenne sur le thème « Améliorons le dépistage du cancer du sein ». Une manière de préparer l’opinion à un changement de braquet ?

« Ça voudrait dire revenir sur les parcours fléchés, la formation des radiologues, le budget de communication… », commente Philippe Nicot, dubitatif. « Je n’imagine pas la ministre de la Santé arriver au début d’Octobre rose et dire : "Écoutez les filles, j’ai une mauvaise nouvelle, le dépistage ce n’est pas aussi bien qu’on l’avait dit..." »

Source:

Yvan Pandelé

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