Unité délite

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Critique de "Sentinelle sud", de Mathieu Gérault (sortie le 27 avril 2022)

Unité délite

Un jeune soldat revenu d'Afghanistan, et qui repartirait illico si ce n'était cette évaluation psychologique à laquelle s'acharnent à le soumettre ses supérieurs, se retrouve mêlé à une sombre affaire de trafic d'opium afin d'aider ses deux frères d'armes. Tous trois ont survécu à un combat ayant décimé leur unité. Une trame classique mais intelligente propre à tout bon film noir qui se respecte, doublée d'un portrait sensible de jeunes hommes en quête de repères, de reconnaissance ou de famille. Une belle surprise. 

Ils étaient trois, des frères ou presque. Christian, qui a grandi de foyers en familles d'accueil, Mounir, rencontré dans l'une d'elles et qu'il va entraîner dans son désir d'enrôlement, et Henri, jeune pousse fragile psychologiquement qui, sur fond de consommation d'héro et de PTSD, va sombrer dans la pathologie psychiatrique lourde. Tous trois sont revenus d'Afghanistan, mutilés physiquement ou psychiquement à des degrés divers, chacun tentant de s'adapter au carnage dont ils ont réchappé. C'est surtout Christian que la caméra suit, incarné par un Niels Schneider qui lui confère un magnétisme et une nuance lui permettant d'échapper aux clichés psychopatiques ou borderline habituels. Mais la trajectoire de chacun de ces hommes blessés est intéressante, et c'est avec beaucoup d'habileté, par leur truchement, que le réalisateur Mathieu Gérault - dont c'est le premier film - aborde et entremêle des thématiques d'une diversité et d'une richesse rarement atteintes dans le cinéma français.

Ce qui touche le plus dans ce polar âpre et flirtant avec les abîmes du désespoir, c'est cette volonté chevillée au corps de se trouver une famille, une attache, dans un monde fait d'abandons et de trahisons. Christian dérive ainsi de clan en tribu en se heurtant à chaque fois au même fonctionnement qui, pour maintenir la survie du groupe, aboutit à l'objectalisation de l'individu. Démuni affectivement, il entraîne irrémédiablement vers l'instabilité voire la rupture des relations basées sur l'authenticité, tandis que la garantie d'une identité, d'une reconnaissance ou d'une place le conduit à trouver protection dans la toute puissance de pères tutélaires abusifs. Explorant les ravages du trauma de guerre autant que des traumas infantiles, élargissant le champ des désillusions à la persistance d'une pensée coloniale autant que d'un impensé d'intégration, Gérault dresse le portrait amer d'une armée vortex dans laquelle s'engouffrent les aspirations déçues de ceux qui la rejoignent. Et d'une société prompte à abandonner ses enfants. 

Il faut ajouter à la finesse des descriptions psychologiques une capacité peu commune à explorer des "non lieux" comme autant de no man's lands symbolisant un impossible retour de la guerre à la vie ainsi qu'une direction d'acteurs soignée, les performances habitées de Sofian Khammes et Thomas Daloz au diapason de l'intensité de Niels Schneider. En chef de guerre insondable jusqu'au bout, Denis Lavant déroule. Quant à India Hair, son jeu sensible permet à la noirceur de ne pas phagocyter entièrement cette Sentinelle sud pour laquelle on souhaite, jusqu'au bout, un apaisement voire une rédemption.

 

 

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