Terre tombale

Critique de "Au nom de la terre", de Edouard Bergeon (sortie le 25 septembre 2019)

Chez What's Up, on était un peu passés à côté de ce film décrivant le mal-être paysan. Entre temps, Au nom de la terre est devenu un tel succès en salles, malgré le traitement sans concession d'un sujet très douloureux, qu'on a voulu décrypter le phénomène. Nos impressions, pas tant à chaud qu'on l'aurait souhaité...

L'effet d'une claque. C'est un peu ce que l'on ressent quand on s'attend à voir sur grand écran une saga familiale fleurant bon le terroir et qu'au final on assiste, captivés, à un portrait psychologique d'une rare intensité et d'une encore plus rare vérité. Essorés serait plutôt le mot juste. Pour décrire l'installation, la progression, la récidive également, le risque toujours constant, bref la gravité d'un état dépressif, dans toute sa douleur morale, toute la violence et l'impuissance que cela fait vivre aux proches, il fallait probablement l'amour d'un fils, dont un respect sans faille de la mémoire du père lui a sans doute permis de s'affranchir d'une certaine pudeur dans la description. Le regard de l'intime est au service de l'universalité de l'oeuvre: Pierre Jarjeau, ce fils de paysan enthousiaste qui veut faire évoluer les terres de ses ancêtres avec la société au sein de laquelle il aspire à s'épanouir, mais qui se fracassera au final sur le mur de ses illusions perdues, c'est peut-être le visage mis sur une souffrance dont tout le monde a entendu parler mais que la population concernée peine à faire ressentir - on ne parle pas des professionnels de santé, mais ça pourrait...

Cette incarnation doit beaucoup à la justesse de Guillaume Canet, qui trouve avec ce rôle le moyen d'allier à la dignité que l'on ressent régulièrement en lui - et qu'il a probablement puisée dans cette figure de père paysan défunt - une puissance de jeu qui lui manquait jusqu'alors. Un rôle-tournant, peut-être celui de sa vie. Le récompenser pour cela serait mérité. On notera la capacité du réalisateur à dépeindre avec la même sensibilité des figures masculines très différentes et incapables de communiquer : autour de Pierre gravitent un père obtus, refusant d'aller vers son fils et d'entendre sa souffrance au nom de croyances finalement destructrices - non par leur nature, mais parce qu'imposées plus que transmises - et un fils dont la douleur aura pour vertu de l'ouvrir vers autre chose, comme un possible espoir. Rufus est sidérant de vérité en grand-père intraitable, tandis que le jeune Anthony Bajon, qui endosse le rôle de Bergeon lui-même, conserve la même capacité à intriguer que dans La Prière, le film qui l'a révélé. En femme qui porte tout et qui fait de son mieux pour sauver son mari de lui-même, Veerle Baetens est elle aussi impressionnante.

Ce que décrit si bien le film, c'est cette double spirale qui constitue l'implacable cercle vicieux des souffrance psycho-sociales. Le télescopage entre le narcissisme blessé d'un individu en perpétuelle lutte entre identification et opposition à la rigidité du modèle paternel performatif, et l'alliance implicite des milieux économiques et politiques presque uniquement mus par le profit. Au bout : l'impasse, la tragédie, aussi corrosives et mortelles que du glyphosate. Ce cheminement inexorable, que la mère consigne dans ses agendas et que le fils restitue par ce film coup de poing, trop de confrères l'ont vécu et le vivent encore. Puisse un film comme Au nom de la terre les interpeller et leur permettre d'enrayer le processus... au nom du soin et de son préalable : ne pas nuire à soi-même.

 

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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