Qu'est-ce que le SMG, ce syndicat médical qui refuse la défense des privilèges ?

Article Article

Fondé dans le sillage de Mai 68, le syndicat de la médecine générale (SMG) occupe une position singulière, souvent à contre-courant, dans le paysage syndical médical. Minoritaire et non représentatif, le plus vieux syndicat de généralistes français se distingue par sa position anti-corporatiste et résolument critique du système de santé. 

Qu'est-ce que le SMG, ce syndicat médical qui refuse la défense des privilèges ?

© Midjourney x What's up Doc

 

« Soigner est politique ». Voilà la devise qui guide depuis un demi-siècle le plus ancien syndicat de médecins généralistes français toujours en activité. 

Fondé en 1975 par des praticiens soucieux de défendre la discipline comme un exercice spécifique, et de rompre avec une vision jugée corporatiste et conservatrice de la médecine, le SMG se distingue, dès l’origine, par son engagement sur des sujets à l’époque peu investis par la profession : IVG, santé sexuelle, apparition de l’épidémie de VIH ou encore traitements de substitution aux opiacés. 

Ses prises de positions en font dès le départ une organisation « pour l’époque très progressiste », explique le Dr Aurélien Brunet, médecin généraliste nantais, engagé au SMG depuis « plusieurs années ».

Dans la décennie 1980, le syndicat porte le projet d’« unités sanitaires de base »,souvent présentées comme des préfigurations des maisons de santé pluridisciplinaires (MSP). L’ambition est politique : sortir la médecine de l’isolement libéral et la replacer « auprès et non pas au-dessus » des autres professionnels de santé.

Fonctionnement volontairement horizontal 

Le SMG est à l’origine de Pratiques, revue médicale fondée la même année, qui se veut plus un espace de réflexion « psycho-socio-politique » sur l’organisation du soin qu’une revue clinique classique. 

C’est au sein de Pratiques qu’est née, selon Aurélien Brunet, une réflexion approfondie sur l’indépendance de la prescription, en particulier vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique. De cette dynamique émergera ultérieurement la revue Prescrire, avec laquelle le SMG revendique une filiation historique et intellectuelle, tout en précisant qu’il n’existe aucun lien organique entre les deux structures.

Le syndicat compte aujourd’hui environ 200 adhérents, majoritairement médecins généralistes, mais aussi quelques spécialistes, des retraités, d’autres professionnels de santé (kinésithérapeutes, infirmiers) et – puisque les statuts l’autorisent – des non-soignants. 

Cette ouverture s’inscrit dans ligne du SMG, selon laquelle la médecine ne saurait appartenir aux seuls médecins, et dans laquelle autre professionnels de santé et usagers ont pleinement leur place. Une approche qui a « très positivement interpellé » Sylvain Mongabure, kinésithérapeute de 34 ans, qui a rejoint la structure voilà plus d’un an. 

L’adhésion est ouverte à tous, sans condition de ressources, la cotisation étant indicative et modulable. « Le manque de moyens ne doit pas être un frein à l’adhésion », expliquent les deux professionnels, qui se définissent comme représentants du syndicat « simplement le temps de l’interview ».

Car depuis plusieurs années, le SMG a abandonné un modèle organisationnel classique (présidence, bureau élu, porte-parolat) au profit d’un fonctionnement horizontal, avec un « groupe d’animation » accessible à tout adhérent depuis au moins un an. Celui-ci prend les décisions « le plus consensuellement possible », répond aux sollicitations extérieures et organise des groupes de travail thématiques, complète Sylvain Mongabure. 

Refus de mobilisation 

Sur le plan idéologique, le syndicat s’oppose à la privatisation de l’hôpital, au secteur 2 à honoraires libres, et plus largement à la tarification à l’acte, qui incite, selon lui, « à une médecine à la chaîne et à l’inflation des consultations »

Le SMG a refusé de s’associer à la mobilisation, toujours en cours, des médecins libéraux contre les projets gouvernementaux, expliquant ne pas se reconnaître dans la plupart des revendications portées par les syndicats, qu’il accuse « de défendre surtout les privilèges et les bénéfices d’une corporation ».

L’organisation pointe l’« incohérence de mouvements qui invoquent l’accès aux soins tout en soutenant des mécanismes (secteur 2 libre, secteur 3, ndlr) qui produisent des inégalités d’accès aux soins », continue Sylvain Mongabure. 

Au contraire, le SMG revendique, lui, une sécurité sociale à 100%, qui rembourse intégralement les soins, et qui marquerait donc la fin des complémentaires santé. Dans ce cadre-là, « il n’y a pas de raison qu’il y ait des dépassements d’honoraires », relève encore le kinésithérapeute. 

« On n’a pas de critiques personnelles à adresser aux collègues qui appliquent des dépassements d’honoraires de bonne foi », nuance Aurélien Brunet, reconnaissant « que certains actes sont sous-évalués ». Simplement, dans un système 100% Sécu, ces dépassements — devenus parfois très élevés chez certains spécialistes — n’auraient plus leur place, car ils traduisent, selon lui, une vision non égalitaire de l’accès aux soins.

Dans cette logique, le SMG défend également le salariat des professionnels de santé, qu’il considère non comme une perte d’autonomie mais comme un levier d’amélioration des conditions de travail. Il permettrait ainsi de sortir de l’isolement, d’alléger la charge administrative et de garantir des droits sociaux (congés, maternité), tout en favorisant un exercice collectif et démocratique du soin.

100% Sécu et vigilance sur le numérique

Le SMG dit toutefois partager quelques-unes des critiques formulées par les organisations actuellement mobilisées, notamment concernant l’encadrement des prescriptions des arrêts maladie ou l’obligation d’alimenter le dossier médical partagé (DMP, mesure du PLFSS retoquée par le Conseil constitutionnel depuis, ndlr). 

Le syndicat avait d’ailleurs appelé, il y a plusieurs années, à ne pas utiliser le DMP et avait incité les usagers à fermer leur espace santé, craignant pour la sécurité des données. Un sujet sur lequel il continue de s’exprimer régulièrement, comme à l’automne dernier, lors de la cyberattaque visant le logiciel médical Weda.

Cette vigilance s’inscrit dans une réflexion plus large sur le numérique en santé : le SMG alerte sur les risques d’accentuation des inégalités d’accès aux soins (fracture numérique), de fragilisation du consentement et du secret médical, de concentration et d’exposition des données, ou encore de dépossession des professionnels de la maîtrise de leurs outils, redoutant un possible glissement vers des mécanismes de « contrôle social ».

Discrédité mais renforcé 

Souvent qualifié d’organisation « d’extrême-gauche » par ses détracteurs, le SMG ne revendique aucune appartenance partisane, ni doctrine politique officielle. Il assume toutefois que ses propositions – Sécurité sociale intégrale, service public du soin de proximité, fin des dépassements, défense du droit au soin des étrangers – le situent clairement à gauche de l’échiquier politique

« Disqualifier a priori uniquement sur le volet idéologique, c’est oublier que tout est potentiellement idéologique, et que les médecins qui se syndiquent (ailleurs, ndlr) le font aussi par idéologie », reprend Sylvain Mongabure. 

Les deux professionnels assurent d’ailleurs ne pas se sentir « attaqués » par le qualificatif susmentionné, ni par les accusations de non confraternité dont le syndicat fait régulièrement l’objet. Un argument, selon lui, « souvent utilisé pour faire taire les dissensus » dans la communauté médicale, notamment par l’Ordre des médecins, institution que le SMG « critique beaucoup et depuis longtemps ».

Historiquement, le SMG a « frôlé » la représentativité nationale, lors de sa première décennie d’existence, dans les années 1980. De cet échec a notamment été créé MG France, aujourd’hui premier syndicat de généralistes. Toutefois, la représentativité ne semble plus faire partie des objectifs de l’organisation, puisqu’elle supposerait de « s’inscrire dans un circuit institutionnel qui pourrait couper un peu la radicalité de nos propositions », estime Sylvain Mongabure. 

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/miguel-shema-il-ne-suffit-pas-davoir-fait-le-serment-de-soigner-tout-le-monde-sans

En tout cas, si le SMG reste modeste en termes de nombre d’adhérents, « nous ne sommes peut-être pas si minoritaires que cela dans les propositions que nous faisons », conclut quant à lui Aurélien Brunet, qui dit percevoir, notamment chez la jeune génération, un intérêt croissant pour les enjeux de numérique en santé, d’indépendance vis-à-vis de l’industrie, de qualité de vie au travail, ou encore d’inclusivité.  

Aucun commentaire

Les gros dossiers

+ De gros dossiers