On peut facilement doubler le nombre de lits de réa dans les hôpitaux... Ah bon, t'es sûr ?

Avec la crise sanitaire, les capacités d'accueil en réanimation sont devenues un enjeu de nature politique. À tel point que certains ont suggéré qu'on pourrait les augmenter presque en un claquement de doigts. Mais la réalité n'est pas si simple.

On l’a compris depuis longtemps : il ne suffit pas d’avoir un sommier et un matelas pour avoir un lit de réa (ou un lit d’hôpital). Ce qui compte, ce n’est pas le meuble, mais le personnel et les équipements qui vont avec. Voilà qui n’a pas empêché certains de critiquer le Gouvernement pour son incapacité, face à l’afflux de malades provoqué par la crise sanitaire, à augmenter les capacités d’accueil dans les services.

« Il n'y a pas plus de lits de réanimation qu’en mars », attaquait par exemple le Pr Philippe Juvin, patron des urgences de l’Hôpital européen Georges-Pompidou à Paris et par ailleurs membre influent de Les Républicains (LR), début octobre sur France 2. Le sous-texte était limpide : les autorités s’étaient tourné les pouces pendant l’été, alors qu’il aurait été facile de passer à l’action. La même semaine, Olivier Véran annonçait la création de 4 000 « lits à la demande », sous-entendant de son côté que l’intendance allait suivre.

Plus de lits, vraiment ?

Mais pour les anesthésistes-réanimateurs, les choses sont loin d’être si simples : on ne trouve pas des lits de réa sous les sabots d’un cheval.
Et d’ailleurs, on n’a pas forcément envie d’en trouver. «Hors période de crise, étant donné l’évolution des modèles d’hospitalisation, on a certes besoin d’augmenter le nombre de lits de surveillance continue, mais pas forcément le nombre de lits de réanimation lourde, détaille le Pr Marc Leone, chef du service d'anesthésie-réanimation à l'hôpital Nord de Marseille et secrétaire général adjoint de la Société française d’anesthésie-réanimation (Sfar). En temps normal, avec le nombre de lits que nous avons actuellement, il n’y a pas de patients triés en réa lourde. »

Un point de vue partagé par Jean-Paul Ségade, président du Cercle de recherche et d’analyse sur la protection sociale (Craps), un think-tank très actif sur les questions de santé. « Si, pour répondre à une crise ponctuelle, on crée des lits permanents, cela ne peut pas marcher », analyse cet ancien directeur général de l’Assistance publique - Hôpitaux de Marseille (AP-HM).

Le lit éphémère

Reste que si les capacités en lits de réanimation ne doivent pas être augmentées de manière pérenne, il est nécessaire de pouvoir les augmenter de manière temporaire, en cas de crise, ainsi que le demande le Gouvernement avec ses « lits à la demande ». L’idée est simple : transformer des lits de surveillance continue en lits de réanimation. « Ce n’est pas une mince affaire, mais c’est ce que nous avons fait et c’est ce qui a permis au pays de passer à travers la crise », estime Marc Leone.

Et à l’avenir, il est selon le Phocéen possible d’améliorer la manière dont s’opère cette trans- formation. « Ce qu’il faut, c’est avoir une réserve soignante, apte à faire des soins critiques, et notamment des soins infirmiers, détaille-t-il. On aurait ainsi un nombre de professionnels qui travailleraient en hospitalisation, ou même en libéral, mais qui auraient été exposés aux soins critiques, dont les compétences en la matière seraient régulièrement remises à niveau, et auxquels on pourrait faire appel via une plateforme numérique. »

Loin du compte

Reste que pour l’instant, on est loin du compte.

« Augmenter le nombre de lits de réanimation sur une période courte est très compliqué, et cela doit être anticipé, avertit Laurent Mériade, maître de conférences en sciences de gestion et titulaire de la chaire « Santé et Territoires » à l’université Clermont-Auvergne, qui a analysé la question dans un article à paraître prochainement. Le principal goulot que nous avons identifié, c’est la mobilisation du personnel, or c’est très difficile avec des professionnels qui sont épuisés, mobilisés depuis plus d’un an de façon permanente... »

D’où l’importance de donner de la flexibilité aux établissements, de sorte qu’ils puissent s’organiser à leur convenance. « Ce qu’il faudrait, c’est que dans les régimes d’autorisation aux établissements, on prévoie une marge d’un certain pourcentage, disons par exemple 20 % », propose Jean-Paul Ségade. Une gageure dans notre beau
pays centralisé !

Témoignage : Réa temporaire, mode d'emploi 

Chef du pôle Réa/Anesthésie/Samu au CHU de Rouen et président du Conseil national professionnel d’anesthésie-réanimation et médecine péri-opératoire, le Pr Bertrand Dureuil confirme : créer des lits de réa temporaire, c’est faisable, mais (très) complexe !

What’s up Doc. Comment fait-on pour augmenter temporairement le nombre de lits de réa dans un hôpital ?

Bertrand Dureuil. On transforme certains lits existants en lits de réa. À Rouen, par exemple, nous avons profité de la pause estivale en 2020 pour préparer une unité de chirurgie, y installer du matériel, et quand la deuxième vague est arrivée, nous avons pu l’ouvrir pour accueillir des patients Covid.

WUD. Comment avez-vous fait pour disposer du personnel, et notamment du personnel infirmier, nécessaire ?

BD. Nous avons réussi, comme beaucoup d’établissements, à initier certains infirmiers à la réanimation via des formations assez courtes. Mais tous n’avaient pas d’expérience, or dans notre discipline, le travail d’équipe est primordial. L’enjeu était donc de constituer des équipes avec à la fois des infirmiers qui venaient de réa pérenne et des infirmiers en renfort. Et bien sûr, il a fallu renforcer les équipes dont venaient ces infirmiers venus en renfort, ce n’est vraiment pas simple !

WUD. Pensez-vous que ces équipes apportent des soins de même qualité que les réas pérennes ?

BD. Oui, nous sommes sur les mêmes standards. Et il faut savoir que dans notre réanimation supplémentaire, il y a un certain nombre de techniques sophistiquées, comme par exemple les ECMO (circulation xtracorporelle avec oxygénateur à embranes, NDLR), que nous ne faisons pas.

WUD. Pensez-vous être opérationnels en cas de prochaine vague, ou de nouvelle crise ?

BD. Opérationnels, je ne sais pas, mais on y voit plus clair ! Nous travaillons sur une réserve compétente en soins critiques, sur le modèle de la réserve militaire. Nous avons vraiment besoin de professionnaliser ce renfort.

* Science, Arnaud Saint-Martin, éditions Anamosa, 2020

 

Portrait de Adrien Renaud

Vous aimerez aussi

Le Gouvernement appelle les complémentaires santé à modérer leurs tarifs pour l'année 2022. 

L’urgence qui a amené le Samu dans les rues de Paris ce matin était d’élever leur voix contre le numéro unique. 

En partenariat avec la CNAM, le groupe Point Vision vient de lancer un centre de téléconsultation ophtalmologique. Une expérimentation débutée il y a...

Le gros dossier

 

Le magazine What’s Up Doc est édité par l’agence Planète Med.