Par Alain-Michel Ceretti, président de France Assos Santé

Urgences saturées, médecins référents introuvables, spécialistes débordés... Il serait temps de s’attaquer de front à la question de la liberté d’installation.

« Non à la soviétisation de la médecine » ! Que n’ai-je entendu dans la bouche de médecins – amis, connaissances ou représentants syndicaux – les fois où je me suis aventuré à remettre en cause le dogme (il n’y a pas d’autre mot) de la liberté d’installation des praticiens... À croire que ce serait la mort du système de santé à la française. Et pourtant ! Est-il acceptable que des dizaines de milliers de Français doivent attendre des mois pour une simple consultation chez un ophtalmologiste ? Qu’en 2018, des chefs d’entreprise peinent à recruter des salariés parce qu’ils ne trouvent pas de médecin traitant sur place ? Qu’une personne âgée soit obligée d’attendre la venue d’un fils ou d’une nièce pour faire les 30 kilomètres qui la séparent de son généraliste ?

On a trop longtemps cantonné le problème des déserts médicaux aux campagnes. Aujourd’hui c’est toute la France qui est concernée. La France des grandes métropoles comme Paris, Nantes ou Marseille. La France des banlieues, où les toubibs craignent de s’installer du fait de la violence qui y règne parfois. La France péri-urbaine et celle des villes moyennes aussi, victimes entre autres de la crise économique et du manque d’infrastructures.

Les conséquences de ces déserts médicaux sont dramatiques. Pas de médecin référent, donc pas de suivi au quotidien. Pas de spécialiste, donc pas de possibilité de prise en charge pluridisciplinaire adéquate. Pas de permanence des soins, donc pas de possibilité d’être accueilli après 19 heures, le week-end ou les jours fériés. Résultat : « on » va aux urgences, parce qu’« on » n’a pas d’autre solution. Oui, Agnès Buzyn a raison de le déplorer. Mais la faute à qui, Madame la Ministre ? En tout cas pas aux patients eux-mêmes, qui sont bien les premières victimes des déserts médicaux.

Quelles perspectives pour sortir de la crise démographique ?

France Assos Santé, qui regroupe près de 80 associations et représente l’ensemble des usagers de santé sur le territoire, en est convaincue : il va bien falloir concevoir des formes nouvelles de permanence des soins. Sur ce point, le développement des maisons de santé pluridisciplinaires constitue une piste intéressante – d’autant qu’elle répond aux aspirations des jeunes médecins, à savoir un exercice collectif, salarié et avec des horaires adaptés à une vie de famille. Il faut aussi impliquer d’autres professionnels comme les infirmier(ère)s dits « de pratique avancée », ainsi que les pharmaciens d’officine qui pourront ainsi participer au suivi des patients.
Mais il faudra aussi faire preuve d’imagination, inventer d’autres modes de rémunération, s’appuyer sur les nouvelles technologies.

Les perspectives du numérique sont immenses : dossier médical partagé (DMP) nourri par les patients eux-mêmes, échanges de données entre praticiens, consultations à distance... Sur ce sujet, France Assos Santé compte bien faire entendre la voix des citoyens et nous serons vigilants à permettre un accès à des soins de qualité pour tous dans un esprit d’équité et de responsabilité. Par ailleurs, nous appuierons toutes les initiatives de nature à apporter des solutions pérennes dans les bassins de vie fragilisés, comme c’est le cas en Normandie pour les pôles de santé libéraux et ambulatoires.

(Cliquer sur l'image pour agrandir)

Enfin, il faudra bien un jour ou l’autre aborder de front « la » question qui fâche ; à savoir la liberté d’installation. Il n’est pas question de bouleverser d’un coup le système actuel. Mais regardons la réalité en face : aujourd’hui, le coût des études est entièrement pris en charge par la collectivité par le biais des universités et de l’hôpital public. Pourtant une fois leurs études achevées, les praticiens peuvent s’installer en libéral où ils veulent et pratiquer peu ou prou les tarifs qu’ils désirent. Sans la moindre contrepartie. Est-ce bien normal ?

Cela ne peut plus durer et c’est pourquoi nous proposons de changer les règles du jeu. Sur les principes suivants : demain, dans les zones de densité médicale insuffisante, la liberté d’exercice totale resterait la règle. Dans les zones moyennement dotées, un effort de participation à la santé publique serait demandé aux jeunes médecins, par exemple au travers d’actions de prévention auprès des populations les plus fragiles. Enfin, dans les régions où les médecins sont déjà très nombreux, leur installation serait conditionnée : pendant une durée fixe, les nouveaux arrivants auraient l’obligation de consacrer une partie de leur temps à des missions de service public et pratiquer des tarifs encadrés.

Ce ne sont là que quelques pistes. Mais qu’on ne s’y trompe pas : si aucune avancée ne se produit rapidement, les solutions risquent d’être plus contraignantes encore. Y compris en imposant à la fin des études quelques années de résidence dans des zones de désert médical. Après tout, c’est aux médecins de s’adapter aux besoins des Français. Pas l’inverse.

Alain-Michel Ceretti est Président de France assos santé, le nom choisi par l’union nationale des associations agréées d’usagers du système de santé afin de faire connaître son action comme organisation de référence pour représenter les patients et les usagers du système de santé et défendre leurs intérêts.

http://www.france-assos-santé.org

Portrait de La rédaction
article du WUD 38

Vous aimerez aussi

De l'autre côté du miroir
T'as pas la côte !
Les cliniques, c'est moins bien !

Le gros dossier

 

Le magazine What’s Up Doc est édité par l’agence Planète Med.