L'hydroxychloroquine en prophylaxie pour les soignants ? Interview du Pr Élisabeth Botelho-Nevers

Le professeur Élisabeth Botelho-Nevers* va coordonner l'essai de chimioprophymaxie COVIDAXIS, qui va tester l'hydroxychloroquine, ainsi que lopinavir/ritonavir dans le traitement prohylactique de Covid-19 chez les soignants. Particularité : il inclue à la fois des médecins hospitaliers, des médecins de ville mais aussi des médecins qui interviennent dans les Ehpad. Entretien. 

What’s up Doc. Pouvez-vous nous présenter dans ces grandes lignes l’étude COVIDAXIS ?

 Pr Élisabeth Botelho-Nevers. COVIDAXIS est donc un PHRC (programme hospitalier de recherche clinique) national qui a été financé par la DGOS dans le cadre d’un appel à projet Covid-19. C’est un projet pour lequel le CHU de Saint-Étienne est promoteur et je suis l’investigatrice coordinatrice. Nous le menons en partenariat avec l’institut Pasteur de Paris et le professeur Bruno Hoen est le responsable scientifique de l’essai. Covidaxis est donc un essai de chimioprophylaxie de l’infection covid-19 chez les soignants exposés à des cas confirmés et des cas suspects de Covid-19. C’est un essai multicentrique, randomisé, contrôlé, versus placebo en sachant qu’il y a à ce jour deux volets : un premier volet qui a déjà commencé qui est un volet hydroxychloroquine versus placebo, et un deuxième volet lopinavir/ritonavir versus placebo. Ce deuxième essai devrait débuter sous peu. COVIDAXIS est donc un essai adaptatif : un comité indépendant va pouvoir proposer des adaptations  selon les données de l’essai et de la littérature. Si les premiers résultats montrent par exemple un déséquilibre entre les bras, nous pourrons être amenés  à arrêter précocement un volet de essai. Par ailleurs cet essai s’adresse aussi bien aux soignants hospitaliers, mais aussi auxsoignants liberauxavec le soutiendu réseau Sentinelles et le Collège de médecine générale. Nous proposons aussi cet essai dans les EHPAD,

Pour chaque participant, le traitement dure deux mois

WUD. Combien de soignants seront inclus ?

 
Pr É. B.-N. Dans le premier volet nous allons inclure 600 soignants (300 dans chaque bras), et 600 soignants également dans le second volet.
 

WUD. Combien de temps devrait-il durer ?

 Pr É. B.-N. Pour chaque participant, le traitement dure deux mois et nous faisons une dernière visite quinze jours après la fin du traitement. Nous avons commencé les inclusions sur Saint-Étienne et cela se passe plutôt bien. Nous avons ouvert les autres centres entre hier et aujourd’hui et de nombreux soignants ont fait part de leur intérêt pour cet essai. Nous essayons d’inclure nos 600 soignants le plus rapidement possible. Pour le moment nous en avons plus d’une quarantaine l’espace d’une semaine et nous avons pas mal de demandes à l’heure actuelle.
 

WUD. Quels sont les profils des soignants que vous incluez dans votre essai ?

 Pr É. B.-N. Les soignants que nous incluons n’ont pas été diagnostiqués Covid-19. Nous voulons voir si les stratégies testées sont efficaces pour prévenir les infections. Ils sont en contact avec le virus du fait de leur activité puisqu’ils prennent en charge des patients Covid-19. Ils peuvent aussi être infectés de manière communautaire comme tout un chacun.
 
 

WUD. L’AP-HP a lancé une étude du même style que la vôtre, qui teste l’Hydroxychloroquine en préventif chez les soignants. Quelles sont les différences entre votre étude et celle de l’AP-HP ?

 Pr É. B.-N. La nôtre est nationale. Notre étude n’inclue pas que des soignants hospitaliers car les soignants en ville et dans les EHPAD sont aussi exposés au Covid19 et parfois avec des moyens de protection différents de ceux de l’hôpital. Par ailleurs, je crois que l’AP-HP va tester trois bras si j’ai bien compris, tandis que le nôtre est adaptatif : selon les premiers résultats que nous allons enregistrer, nous pourrons tester de nouvelles stratégies.
 

 Notre étude n’inclue pas que des soignants hospitaliers

WUD. Pourquoi avoir choisi de tester l’hydroxychloroquine sans l’associer à l’azithromycine ?

 Pr É. B.-N. Quand nous sommes en prophylaxie nous sommes dans des stratégies différentes de celles du traitement. En maladie infectieuse, nous savons qu’il y a des prophylaxies qui peuvent protéger d’une infection, mais ne sont pas efficaces pour traiter cette même maladie. Par ailleurs, nos sujets ne sont pas malades, donc nous allons tester avec eux des molécules dont la tolérance est globalement bonne. L’association hydroxychloroquine/azithromycine, étant donné que ces deux médicaments peuvent être pourvoyeurs de torsades de pointe, ne présentent pas la même tolérance. Pour des sujets infectés, on peut surveiller l’ECG mais sur une prophylaxie de long terme, ce n’est pas faisable.
 
 

WUD. Début mars nous nous étions entretenus au début de la phase épidémique en France. Vous ne sembliez pas inquiète pour la population générale. Quel est votre avis actuellement ?

 Pr É. B.-N. J’avais rappelé que de façon globale la majoritédes personnes infectées par le Covid19 restent des cas non graves, cela reste d’actualité. Bien entendu, lorsque les cas de Covid sont très nombreux, comme c’est le cas, même s’il n’y a que 20% de personnes hospitalisées, cela est important pour les hôpitaux. Pour la population générale, je ne suis pas plus ou pas moins inquiète mais il est vrai qu’actuellement nous bénéficions de l’effet du confinement, qui a permis de contrôler l’épidémie même si elle n’a pas disparu. Nous voyons le nombre d’entrée dans les hôpitaux diminuer mais pour autant, il y a encore beaucoup de patients hospitalisés en particulier en réanimation. Si le 11 mai, le déconfinement n’était pas « raisonné » on peut envisager que le nombre de cas reparte à la hausse.
 

 L’hystérie collective qui a entouré l’hydroxychloroquine est très délétère

WUD. Quelles seraient les conditions indispensables pour réussir le déconfinement le 11 mai ?

Pr É. B.-N. Il faut bien comprendre que la vie ne va pas pouvoir reprendre comme auparavant. Nous sommes obligés de maintenir des précautions, des mesures barrières et il va falloir que cela reste en place de manière prolongée. Si l’on peut modifier nos manières d’être et tirer bénéfice de cette situation pour améliorer notre hygiène de manière générale, ce sera une bonne chose. Il va falloir que de façon prolongéé que  les structures de soins gèrent des filières Covid et des filières non covid, qu’il s’agisse d’établissements publics ou privés.
 
 

WUD. On entend un peu tout et son contraire au sujet de l’utilisation de l’hydroxychloroquine dans le traitement du Covid19 actuellement. Quel est votre avis sur la question ?

Pr É. B.-N. Nous sommes dans une situation un peu délétère. Tester l’hydroxychloroquine est une stratégie intéressante comme d’autres stratégies par ailleurs. Mais nous sommes abreuvés d’études contradictoires dont les différences de méthodologies sont importantes. Personnellement, je pense que l’on ne sait toujours pas quoi penser de l’hydroxychloroquine, alors que nous sommes à plus de cinq mois du début de l’épidémie à l’échelle mondiale. Je trouve cela un peu dramatique, car soit la molécule n’a pas d’intérêt en thérapeutique, et tant pis, soit elle a un intérêt et tant mieux, mais il faut que l’on sache. Aujourd’hui, pour mener des essais sur cette thérapeutique, cela devient compliqué car des patients ne souhaitent pas y participer car ils ont entendu dire que la molécule est dangereuse, ou alors, à l’inverse, certains patients ne veulent tester que cette molécule. L’hystérie collective qui a entouré l’hydroxychloroquine est très délétère. 

* Élisabeth BOTELHO-NEVERS
Professeur des Universités- Praticien Hospitalier
Service d'Infectiologie 
Hôpital Nord-CHU Saint Etienne.

 

Portrait de Jean-Bernard Gervais

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