L'état de l'exercice

La saison 2 d'Hippocrate, visible sur Canal depuis le 5 avril, dresse méticuleusement et implacablement le portrait d'une médecine empêchée d'exercer. Toujours aussi impressionnant sur le fond que simple et délicat dans sa façon d'évoquer le caractère et les interactions de chacun, Thomas Lilti plonge son hôpital tout sauf fantasmé en eaux troubles, avec une noirceur inaccoutumée. Prophétique?

La première scène de la nouvelle saison d'Hippocrate donne le ton: englouti par les eaux à force d'incurie logistique, le service des urgences de l'hôpital est transféré du jour au lendemain vers celui de médecine interne, où l'on avait laissé nos quatre héros dans des postures diverses. Métaphore biblique des plaies qui s'abattent sur notre système de santé à bout de souffle, la situation évoque également et immanquablement la capacité d'adaptation dont ont fait preuve les équipes hospitalières en mars dernier. Pourtant, ce ne sont ni sur ces succès ni sur ces mérites que Thomas Liliti a décidé de poser sa caméra-sthétoscope. Non qu'il ne les reconnaisse pas - on le sent toujours autant pétri d'amour et de reconnaissance envers ce système qu'il a quitté et auquel il reste terriblement attaché. Mais ce qu'il fouille puis révèle, dans cette saison 2 particulièrement sombre, c'est le revers de cette médaille du mérite, le prix à payer pour vouloir "bien faire", et "quoi qu'il en coûte" le métier de soignant, les comportements dysfonctionnels qui en découlent. Au sein d'un système qui empêche cet exercice de plus en plus.

Empêché d'exercer, chaque personnage de cette saison l'est plus ou moins. Que ce soit pour des raisons légales - mais dont Lilti interroge sans excès la légitimité - dans le cas d'Arben, ou en lien avec un héritage familial encombrant et un traitement de défaveur dans celui d'Hugo. Chloé, elle, lutte enfermée dans son corps contre les séquelles d'un accident neurologique. Quant à Igor, le petit nouveau, c'est le burn out des soignants, sur fond de cadences infernales, que sa situation interroge. Même l'optimisme et la luminosité d'Allyson, interprétée par la toujours aussi émouvante de fraîcheur Alice Belaïdi, semblent en trompe-l'oeil: en choisissant sa spécialité avant tout sous l'influence du charisme d'un senior - joué par un Bouli Lanners dont la bonhommie permet de rendre encore plus complexes les aspérités qu'il dévoile progressivement, à mille lieues de l'image initiale que l'on s'en fait - la jeune interne fait surtout montre d'un manque de confiance en soi et d'une suggestibilité qui la rendent elle aussi entravée.

Cette entrave est visible jusque dans les corps et la déambulation incessante de ces personnages, interprétés de façon quasi-spectrale et dont la personnalité s'effrite peu à peu. Il y a quelque chose de particulièrement émouvant à retrouver une Louise Bourgion délestée de son charisme de la première saison, dont la rectitude de la posture s'affaisse dès qu'elle se met à marcher ou à utiliser sa main. Tout comme est toujours aussi saisissant le regard halluciné, stupéfait, souvent perdu, de Karim Leklou. Quant à Zacharie Chassériaud, il accompagne la montée en complexité de son personnage injustement mis sur la touche, et beaucoup plus attachant que lors de la première saison.

Hippocrate décrit également les tentatives, et l'extrême difficulté, à se sortir de cet engrenage, montrant des personnages aux prises avec un mal-être, ou tout simplement des obstacles qui nous apparaissent clairement, à nous spectateurs, mais que chacun se cache à lui-même, tait aux autres ou bien que l'entourage, pris dans ses propres certitudes, n'arrive pas à voir, quand il ne s'y refuse pas. Paralysie émotionnelle, volonté de se conformer aux archétypes enseignés dès les premiers jours de fac, confraternité qui rend le fait de couvrir son co-interne plus facile que de l'aider...mais aussi aveuglement et surdité des aînés, interpellés à de nombreuses reprises et presque plus capables d'assurer leur rôle de pédagogue ou d'accompagnant: voici le constat implacable de cette saison 2, d'autant plus percutant que l'on sent bien que chacun est animé des raisons les plus justes, dans cette organisation qui ne permet quasiment plus rien.

Ajoutons qu'avec cette saison 2 la réalisation s'affûte et rend très bien compte de la montée en tension, de l'immersion et de l'étouffement progressif que cette chronique d'une berezina annoncée suscite. Le rôle central du caisson hyperbare dans la narration y est tout sauf anodin, et particulièrement bien vu. La métaphore, encore et toujours...

Sans appel, le constat de Lilti? Pas sûr, mais il nous faudra au minimum une troisième saison pour savoir vers quelles contrées il compte embarquer les protagonistes de cette série-phare, et bientôt culte - espérons-le.

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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