« Les jeunes médecins qui arrivent aux urgences n’ont plus envie d’être cramés à 50 ans »

Journaliste depuis 1990, Jean-Marie Godard a vécu en immersion durant an au cœur des urgences. Avec le désir d’aborder les SAU à travers le prisme du vécu du personnel des urgences. Pour découvrir « le personnel derrière leur blouse et leur tenue d’hôpital ». Ces rencontres ont débouché sur l’enquête suivante : « Bienvenue aux urgences » (Fayard, mars 2019). Nous avons rencontré Jean-Marie Godard, également auteur du livre Paroles de flics (Fayard, 2018), pour évoquer la crise actuelle des urgences, les conditions de travail du personnel, les soignants qui ont vécu un burnout, les personnes âgées qui n’ont d’autre choix que de terminer aux urgences…

What’s up Doc. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué durant votre enquête ?

J.M. G. Je dirais tout d’abord la passion des personnes que j’ai rencontrées : personnel médical et paramédical, personnel administratif en charge de l’accueil… J’ai aussi découvert beaucoup de fatigue et de souffrance. Tout cela se mélangeait. J’ai notamment rencontré des internes qui faisaient leur semestre aux urgences et qui disaient : « je n’avais jamais imaginé que cela serait aussi dur ». J’en ai croisé certains la nuit, durant leur garde de 24 heures. Ils arrivaient à la fin de leur semestre et disaient : « Après j’arrête, je ne veux plus jamais mettre les pieds dans un service d’urgences ! » Beaucoup d’internes et de jeunes titulaires ont l’impression de faire de l’abattage. On retrouvait deux types de discours ; certains disaient : « Ce qui m’intéresse, c’est de faire de la véritable urgence, je n’ai pas fait ce boulot pour faire du social ou de la psychiatrie. » Avec des réflexions du genre « moi, j’ai choisi "urgences" et pas "psychiatrie" ».  Car, en effet, il y a des cas psychiatriques qui arrivent aux urgences parce qu’il n’y a pas de places ailleurs. Cela m’est d’ailleurs arrivé de voir des médecins qui cherchaient des places en psy ailleurs durant deux jours, tandis que les patients restaient deux jours « contentionnés » sur un brancard, avec toutes les perturbations que cela peut occasionner dans un service d’urgences.

Il y a plus souvent des peines de cœur que des arrêts cardiaques

L’autre type de discours, c’était les plaintes liées au fait que l’on fait aux urgences de la consultation non programmée de médecine de ville. J’ai croisé des jeunes médecins, voire des infirmiers-réanimateurs qui ont commencé par les urgences et qui se sont tournés ensuite vers le Smur. Aujourd’hui, après plusieurs années d’expérience, ils disent : « je fais enfin mon vrai boulot ». Pour eux, le « vrai boulot », c’est de faire du vital. Je parle également dans mon livre d’un chef de service adjoint qui dit : « le problème des jeunes médecins ou des internes, c’est que certains arrivent sans imaginer que l’on fait aussi de la médecine générale aux urgences. Il a même eu cette formule : « Il faut bien se mettre dans la tête que les urgences, c’est la peine de cœur ou l’arrêt cardiaque. Or, il y a plus souvent des peines de cœur que des arrêts cardiaques. » Certains médecins arrivent même avec la série Urgences dans la tête. Ils pensent que cela va être comme ça, et ils finissent par déchanter complètement. Bien sûr, il y en a d’autres qui s’y plaisent, parce que justement, le travail est très varié. C’est en effet une expérience enrichissante qui leur permet d’améliorer la relation au patient, car ils sont capables de passer de la bobologie à quelque chose de grave en l’espace de quelques minutes.

WUD. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué au-delà de l’investissement important et de la souffrance de ces soignants ?

J.M. G. Leur polyvalence en permanence et leur humanité. Et puis, ce qui m’a énormément marqué, c’est leur capacité d’adaptation à la sociologie locale, d’un hôpital à l’autre, leur capacité à inventer des solutions par rapport au terrain local. Les problématiques varient par exemple en fonction de la richesse du département. Dans l’Allier, l’un des problèmes majeurs, c’est le vieillissement de la population, et donc la prise en charge de personnes âgées. C’est aussi un département où il y a des problématiques de déserts médicaux.  Donc les médecins s’adaptent à ce type de terrain. Et puis, en Seine-Saint-Denis (93), au contraire, la patientèle est composée de beaucoup de jeunes, précaires, de personnes issues de l’immigration, de migrants… Donc les médecins doivent par exemple être capable de parler plusieurs langues. On mobilise aussi les assistantes sociales pour traiter des dossiers, pour faire de l’ouverture de droits quand les établissements sont fermés.

On ne se donne pas le droit d’aller mal

WUD. Quels témoignages vous ont particulièrement marqué durant votre enquête ? Quels sont ceux qui symbolisent pour vous la situation actuelle des urgences ?

J.M. G. J’ai consacré un chapitre de mon ouvrage au burn-out, dans lequel on retrouve le témoignage d’un urgentiste marseillais qui travaillait auparavant aux augences pédiatriques et travaille désormais au Samu. Il avait commencé aux urgences générales avant de se spécialiser. Il m’a dit : « Quand ça commence à ne pas aller bien, quand on est crevé, quand on arrive au travail la boule au ventre, on ne se donne pas le droit d’aller mal, de dire que l’on va mal. Car la personne que vous allez prendre en charge ira toujours plus mal que vous. » Certains soignants font en sorte de tenir le plus longtemps possible, jusqu’au jour où ils craquent. Ils ne disent rien, parce que, justement, ils sont dans la logique suivante : « J’irai toujours mieux que la personne qui arrive en face de moi et qui est dans une vraie détresse psychologique ou médicale. »

Les psy dans les hôpitaux, il n’y en a que pour les patients 

WUD. Pensez-vous que les médecins et les paramédicaux ont honte d’avouer leur souffrance ?

J.M. G. Tout à fait. D’autant plus que l’institution elle-même - je parle de l’hôpital public - ne donne pas cette possibilité-là. J’ai eu de nombreux témoignages qui disaient : « Les psy dans les hôpitaux, il n’y en a que pour les patients ». Je me souviens du témoignage d’un chef de service qui, justement, lui-même, était coincé entre le marteau et l’enclume. Il adore son service, il défend le fait de pouvoir avoir des lits, il soutient beaucoup son personnel, il prend dans son bureau des gens qui vont mal, il les débriefe devant eux… Jusqu’au jour où il a parlé du burn-out dans un colloque. Et quelqu’un lui a demandé : « Et vous ? Qui est-ce qui vous débriefe ? » Et là, la seule réponse qu’il a pu donner était : « En fait, personne… ». J’ai rencontré cet homme passionné et passionnant. Et, trois mois après notre rencontre, sa collègue m’a envoyé un SMS pour me dire qu’il était arrêté, sous médicaments et en burn-out…

La fonction de l’UHCD est-elle de gérer la prise en charge de personnes âgées en fin de vie ?

WUD. Un autre témoignage ?

J.M. G. J’ai également été frappé par la difficulté de prise en charge des personnes âgées. Dans le livre, je parle de Giovanna, une dame qui a 86 ans à l’époque. Elle tombe et sa fille l’amène à l’hôpital Bichat. De plus, elle démarre une insuffisance rénale qui se dégrade petit à petit. Elle ne veut pas de dialyse parce que c’est quelque chose de très lourd. L’histoire se termine à Marseille. Le médecin dit à sa fille que sa mère n’en a plus que pour cinq mois, donc la fille la prend chez elle à Marseille. Et un jour d’été 2017, cette personne tombe une fois de plus et elle arrive aux urgences de l’hôpital Timone. Et là-bas, on comprend très vite que les reins ne fonctionnent plus et que c’est la fin. Donc ils ont fait uniquement du palliatif et elle a fini ses jours en unité d'hospitalisation de courte durée (UHCD) pendant trois semaines, parce que les centres de convalescence où elle aurait certainement mieux été prise en charge ont refusé de la prendre, car elle était en fin de vie. Elle ne pouvait pas non plus aller en Ehpad, car elle avait une petite retraite et parce que c’était trop cher pour la famille. Il y avait certes des places en aide sociale, elles sont prises d’assaut, donc il y avait une liste d’attente… Il n’y avait pas d’autre solution donc elle a fini ses jours en UHCD. Mais est-ce que c’est la fonction de l’UHCD de gérer la prise en charge de personnes âgées en fin de vie, parce que personne n’en veut ailleurs ? Ce genre personnes âgées dépendantes qui arrivent aux urgences, il n’y a en a pas qu’une, il y en a des milliers d’autres. Et, pour le personnel c’est très dur à gérer. Ils ne vont pas pouvoir faire grand-chose, ils n’ont pas de réponse immédiate à apporter. De plus, le personnel des urgences ne sait pas quoi répondre aux familles, ce qui occasionne une grande souffrance.

On met des couches à tout le monde

J’ai aussi rencontré des personnes  qui travaillaient aux urgences pédiatriques. Par exemple des infirmières qui avaient déjà fait des stages dans des services de gériatrie ou des UHCD où il y avait plein de personnes âgées. Notamment une certaine Caroline qui a été traumatisée, parce qu’il y avait une ou deux infirmières pour 20 personnes âgées... Des personnes qui parfois, n’étaient pas capables d’aller aux toilettes. On lui avait répondu : « Non, on met des couches à tout le monde parce que l’on n’a pas le temps de les aider à aller aux toilettes. » J’ai vraiment vu des infirmières en souffrance parce qu’elles n’ont pas le temps de s’occuper à 100% de ces personnes âgées qui perdent la boule, qui risquent de tomber à tout moment… Donc, on les « contentionne », on les attache au lit…. Et le personnel le vit très mal. C’est pour cela qu’il parle de maltraitance envers les patients. Car ils se retrouvent à gérer les manques de la société à l’extérieur.

WUD. Vous dites dans votre livre que les urgences « prennent de plein fouet l’impact des mutations de notre société ». Qu’elles se retrouvent à accueillir les sans-abris, les personnes précaires, les personnes âgées…

J.M. G. Oui, je ne m’attendais pas à ça. Partout aujourd’hui en France, les urgences font du médical et du social. Une cadre d’un service d’urgences m’a dit : « Si les urgences c’est une paire de chaussures et une tasse de café, on va le faire. Parce que l’on ne va pas mettre les gens dehors. » J’ai vu des endroits où il y avait un sans-abri qui perdait un peu la tête qui venait aux urgences depuis plusieurs années. Tout le personnel le connaissait. C’était un homme qui apparaissait tous les 4/5 mois, on le laissait dormir dans un box, il prenait une douche, on lui donnait à manger, puis il disparaissait…

Les internes n’ont plus envie de faire des gardes de 24 heures

WUD. Donc, les missions des SAU sont à la fois de faire du médical et du social. Mais ont-ils réellement les moyens d’accomplir ces deux missions ?

J.M. G. Pour le personnel des urgences, comme pour la population, il faut que les politiques changent de paradigme quand ils lancent de grands plans d’urgences à la suite de crises. Depuis trente ans, ils disent systématiquement qu’il faut que les urgences reviennent aux urgences vitales. Mais ce n’est plus possible, c’est fini ! Chaque année, la fréquentation des urgences augmente, pour des raisons médicales, sociales… Donc, il faut faire avec ça, et quand on travaille sur un plan des urgences, il faut donc partir de ce postulat-là : les urgences ne sont plus seulement dédiées aux urgences vitales, il va donc falloir trouver d’autres manières de fonctionner. Ce qui veut dire plus de moyens, plus de lits, une réorganisation avec la médecine de ville… En tenant compte aussi du phénomène générationnel qui fait que les médecins aujourd’hui veulent avoir une vie en dehors de l’hôpital. Les internes n’ont plus envie de faire des gardes de 24 heures, ils ont aussi envie, quand ils travaillent à l’hôpital, d’avoir des week-ends. Et les jeunes médecins qui arrivent aux urgences ont envie de gagner leur vie décemment. Comme me le disait un chef de service que j’ai rencontré, ils n’ont plus envie d’être cramés à 50 ans…
 

Portrait de Julien Moschetti

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