Le médecin, un malade pas comme les autres

Le caractère principal du médecin malade réside dans le refus de ses symptômes. Il est souvent un malade grave, car sa prise en charge intervient sur des pathologies déjà très évoluées…

Dans Le Médecin malade (1), rapport du Conseil national de l’Ordre des médecins paru en 2008, les Drs Biencourt, Leriche et Moulard énoncent déjà que le caractère principal du médecin malade réside dans le refus de ses symptômes. Le médecin malade est souvent un malade grave, car sa prise en charge intervient sur des pathologies déjà très évoluées, et c’est bien souvent l’entourage familial ou confraternel qui s’en rend compte, tardivement. De plus, plusieurs études (2) (3) publiées dans le British Medical Journal font ressortir les raisons pouvant expliquer que les médecins ne demandent pas d'aide en cas de détresse psychologique.

Ainsi ils peuvent être inquiets des possibles implications, telles que la stigmatisation et le potentiel retentissement sur leur carrière professionnelle en cas d’ébruitement de leurs difficultés psychologiques, ce qui conduit souvent à la minimisation voire au déni de symptômes. En outre, une fois les problèmes de santé divulgués, il est fréquent que les médecins aient des discussions informelles avec des collègues plutôt que des consultations formelles. Pour autant, même lorsqu’une consultation formelle est entreprise, les médecins sont souvent traités comme des collègues et non comme des patients.

LA PEUR DE L’ERREUR

On pourrait aligner les exemples. En 2010, un jeune chef de clinique du CHU de Montpellier, âgé de 31 ans, et mis à pied à la suite d’une erreur médicale présumée lors d’une intervention chirurgicale sur un bébé, se suicide. Un mot a été retrouvé par son épouse sur son ordinateur, laissant présager le drame. Ce jeune anesthésiste-réanimateur avait reconnu avoir commis une erreur lors d'une opération qui a conduit à la paralysie d'une fillette de 6 mois. Cette tragédie a permis de focaliser sur une notion parfois sous-estimée mais qui peut conduire à ce geste désespéré : la gestion de l’erreur et de la faute médicale.

En effet, les médecins voient leur responsabilité s’accroître d’autant plus que les recommandations de bonnes pratiques se multiplient. Ainsi, les praticiens craignent de plus en plus les procès, alors que parallèlement ils doivent gérer difficultés diagnostiques et prises de décision dans une atmosphère de plus en plus judiciarisée. En effet, le nombre de plaintes augmente et les condamnations, au pénal comme au civil, sont de plus en plus fréquentes et de plus en plus lourdes, selon le rapport 2018 de la MACSF (4) (487 000 professionnels de santé couverts par la MACSF ont dû déclarer 4 723 sinistres).

Et pourtant, « les professionnels ne commettent pas plus de fautes, insiste le directeur général délégué de la MACSF. Cette hausse des condamnations est le reflet des exigences toujours plus importantes de la société d'une part, et d'autre part les magistrats tiennent compte du fait que s'il n'y a pas de responsabilité établie, le patient demandeur ne percevra pas d'indemnité. » Waterman Ad et al., dans The emotional impact of medical errors on practicing physicians in the USA and Canada en 2007 (5), rapportent dans une enquête réalisée auprès de 3 171 médecins la manière dont les erreurs les affectent personnellement, en prônant le statut de deuxième victime. Près des deux tiers de ces médecins ont signalé une anxiété accrue à l'égard des erreurs futures, avec pour conséquence une perte de confiance, des difficultés de sommeil et une baisse de la satisfaction au travail. Plus de 80 % de ces médecins ont manifesté leur intérêt pour le counseling après une grave erreur, mais malheureusement, seulement 10 % sont convenus que leurs organismes de soins de santé les avaient adéquatement soutenus pour faire face à la détresse émotionnelle liée à l'erreur.

TOUT LE MONDE NE PORTE PAS LE MÊME FARDEAU ?

Mais il existe, en dehors de l’erreur médicale, d’autres facteurs de risque importants de dépression et de suicide chez les médecins, liés au stress et à l'épuisement professionnels. Ajoutons à cela de faibles niveaux de satisfaction au travail, et on obtient les principales clés du développement de problèmes de santé mentale dans cette population. Mais les sources de stress au travail peuvent varier selon la spécialisation. Par exemple, les médecins travaillant en santé mentale, en médecine d'urgence et en oncologie déclarent être très stressés par le manque de ressources, tandis que ceux qui travaillent en santé rurale et en pédiatrie déclarent être fortement pénalisés par la charge de travail. De plus, la recherche suggère que les médecins confrontés à des plaintes ou à ceux qui sont examinés courent un risque accru de dépression, d'anxiété et d'idées suicidaires, ce qui suggère que les médecins impliqués dans de tels processus ont besoin d'un soutien supplémentaire.

Phillipe Burnham, dans une thèse de sociologie sur le suicide chez les médecins aux États-Unis (6), relate que les praticiens les plus représentés dans la littérature médicale sont les anesthésistes, en second lieu les psychiatres, puis les chirurgiens et les généralistes. Les deux derniers rangs sont représentés par les pédiatres et les gynécologues. Les résultats sur les risques suicidaires par spécialité restent à relativiser, en raison du faible nombre de cas par catégorie. Toutefois on reconnaît un niveau de stress élevé chez les psychiatres, et l’accès aisé des anesthésistes à des substances dangereuses, exposant plus particulièrement les deux disciplines.

Sources
1 : Le médecin malade. Rapport de la commission nationale permanente. Adopté lors des Assises du Conseil national de l’Ordre des médecins du 28 juin 2008. Dr Bertrand LERICHE (Rapporteur).
2 : Forsythe M, Calnan M, Wall B. Doctors as patients : postal survey examining consultants and general practitioners adherence to guidelines. British Medical Journal 1999.
3 : Strang J, Wilks M, Wells B and al. Missed problems and missed opportunities for addicted doctors. BMJ 1998.
4 : Rapport annuel sur le risque des professionnels de santé en France publié le 7 octobre 2019 par la MACSF
5 : Waterman Ad et al, dans The emotional impact of medical errors on practicing physicians in the USA and Canada en 2007
6 : Burnham H, Michaut FM Le suicide des médecins. La lettre d’expression médicale
 

Portrait de Anaïs Charon
article du WUD 49

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