La loi des séries : The Plot Against America (HBO, 6 épisodes)

En attendant le déconfinement total et le retour aux salles obscures, WUD debriefe les séries du moment, de celles qui donnent envie de se désabonner de Netflix à celles qui nous feraient presque regretter le confinement.
Episode 2: The Plot Against America (HBO, 6 épisodes)

Un roman de l'immense Philip Roth. Une adaptation du génial Ed Burns, qui révolutionna à l'époque le concept de série avec "the Wire". Une distribution parfaite, au sein de laquelle Winona Ryder confirme qu'elle est de retour, et étincellent une Zoe Kazan en jeune mère juive symbolisant l'inquiétude et un John Turturro délicieusement ambigu en rabbin arriviste et fanatique. Une actualité brûlante, qui rejoint un passé dont la particularité est qu'il ne s'est jamais produit. Le premier talent de Roth, et donc de Burns, est de rendre totalement convaincante cette uchronie. Oui, cette Amérique gangrenée par un antisémitisme rampant et radicalement différent de celui ayant sévi sur le continent européen dans les années 30, on y croit totalement. Probablement parce qu'elle fait écho à ce qui est en train de monter en ce moment-même, ce relent de guerre civile que la crise actuelle rend encore plus vivace.

En postulant que Charles Lindbergh, aviateur adulé reconverti à la politique, se fait élire grâce à la garantie qu'il ne déclenchera pas de guerre contre Hitler, puis qu'il laisse la situation lui échapper, non pas tant par conviction racialiste que parce que sa politique entraîne une scission profonde au sein même des juifs d'Amérique, et qu'en retour le reste de la population commence à se crisper contre cette peuplade qui ose s'inquiéter du sort de ses congénères persécutés de l'autre côté de l'océan plutôt que de se soucier de la prospérité et de la sécurité de son pays d'accueil, les auteurs nous renvoient un miroir inquiétant. Une dissection implacable d'un communautarisme pervers, non pas voulu par la communauté elle-même, mais instrumentalisé et rendu inévitable par une partie de la population qui se prétend porteuse de l'héritage et des valeurs d'un territoire en danger. Ce qui est décrit, c'est ce qui serait arrivé si ce communautarisme-ci avait prévalu à ce moment de l'Histoire. Burns, qui prend clairement et pleinement les manettes lors des derniers épisodes, nous montre que le multiculturalisme américain est une invention, une illusion probablement, servant de miroir aux alouettes à un communautarisme originel beaucoup plus insideux, parce que répondant à une logique assimilée par la plupart d'entre nous, dominants comme dominés: celui d'une frange de la population qui se pense menacée, voire assiégée, et qui a pour but de rester dominante. L'antisémitisme spécifiquement anglo-saxon "fantasmé" par Roth correspond ainsi  totalement au racisme que subissent, depuis l'origine, les noirs américains.

C'est en démontant cette mécanique imperceptible, ces renoncements progressifs, cette assimilation de façade qui se fissure peu à peu, cette mise au ban subtile, sans agressivité - du moins au début - que la série impressionne autant. Installant un rythme délibérément lent - peut-être trop, diront certains - pour mieux le dynamiter lors d'un finale d'anthologie, l'un des plus intenses et des plus angoissants qu'il nous ait été donnés de voir. Car évidemment, comme dans une tragédie antique, tout est réuni pour que la situation devienne intenable. Nous ne dévoilerons rien de plus concernant cette fin d'anthologie, sauf pour dire qu'il suffit d'une scène, "la" scène, pour ressentir à quel point ce qui se passe aux USA actuellement est effrayant. Une scène sans effet spécial aucun, une scène où rien n'est montré en fait, mais qui traduit au plus juste et au plus profond ce basculement absolu qui survient quand l'angoisse devient terreur.

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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