Invincibilisée

Critique de "Invisible Man", de Leigh Whannell (sortie le 26 février 2020).

Une femme dans la nuit qui fuit la prison dorée dans laquelle son compagnon l'a enfermée. Une douloureuse reconstruction à l'abri de tous - et surtout de cet ex qui hante son cerveau traumatisé - qui se résout simplement, trop simplement, par la mort de celui-ci. Et s'il était toujours là?... Leigh Whanner réussit, en filant à l'extrême la métaphore de l'invisibilité, à rendre palpable l'ampleur du phénomène d'emprise psychologique et ses implications. Malin malgré son côté hyperbolique, le film joue habilement avec notre actualité aux airs de guerre des sexes, dans une prise de parti moins évidente qu'il n'y paraît...

Voilà un film diablement moderne, qui joue à l'infini avec les codes du cinéma de genre tout autant que des séries Netflix, dans une virtuosité déconcertante. L'efficacité, tel est le leitmotiv de ce film à la trame ultra-classique, mix entre le classique d'H.G. Wells - tendance Verhoeven qui en avait réalisé la dernière adaptation en date - et Les nuits avec mon ennemi. Cette efficacité parcourt le film à la manière d'un rouleau compresseur, mais pourtant sans jamais trop en faire. Déjà parce que, pour une fois, la durée sert le film. Le réalisateur, prodige de la mise en scène, prend le temps de ménager ses effets, pas si souvent spéciaux mais toujours réussis. 

Mais ce qui marque avant tout, comme Get Out auparavant, c'est à quel point le détournement d'un classique peut apporter un éclairage à un phénomène non pas actuel, mais lui-même mis en lumière par l'actualité: celui des violences conjugales. Whannell donne corps de façon très immédiate au cortège d'émotions reptiliennes qui peuvent habiter une femme prisonnière de la violence jusqu'auboutiste d'un compagnon, d'un mari. Un piège que seul un fonctionnement narcissique peut envisager, et que seul un aveuglement psychopatique peut mener à son terme. L'extrême, c'est souvent ce à quoi les femmes - et les hommes - victimes de ce type de personnalités sont confrontés. Les histoires entendues dans notre exercice nous le rappellent : il est des hommes prêts à tout ; et nous avons beau jeu de proposer à leurs victimes des solutions qui apparaissent souvent comme des rustines.

Il fallait le charisme d'une actrice comme Elizabeth Moss pour offrir un contrepoint à cette fatalité. Un contre-exemple en forme d'exception. C'est peu dire qu'elle incarne le personnage de Cecilia : elle porte le film de bout en bout, omniprésente, convaincante. La familiarité avec son personnage de The Handmaid's Tale sert bien évidemment le propos du film, et pourtant on la sent aussi honnête et impliquée que si elle incarnait un rôle pour la première fois. Elle nous étonne constamment, son visage est une source de variations infinies. Elle nous fait aisément oublier les quelques invraisemblances scénaristiques - très revival des années 90, tout comme ce plaisir d'anticiper la prochaine ficelle tout en réussissant à être malgré tout surpris - de cette histoire caricaturale de vengeance amoureuse. 

A propos de caricature, on peut parfois se demander si la grossièreté du trait n'est pas en lien avec une des conséquences de ce coup de projecteur actuel sur les violences faites aux femmes, une sorte de guerre des sexes que le phénomène #metoo, issu du milieu même du cinéma, symbolise particulièrement. Là encore, la mise en abîme, le jeu avec l'actualité, sont effectués de façon ingénieuse dans la mesure où on ne sait jamais de quel côté de la ligne de crête Whannell se situe. Probablement au-delà, tant semble compter pour lui avant tout le plaisir de faire frissonner le spectateur. Il n'empêche : la vision de l'épilogue n'est pas sans nous laisser un goût complexe dans la bouche, à la fois délicieusement sucré et malgré tout amer. Pour s'en sortir et être enfin visibles, les femmes devront-elles emprunter les armes des hommes?

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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