Intelligence artificielle : pas de crainte pour les médecins, mais les administratifs vont douiller

Ampoule dans une main de robot
Douiller... Ampoule... Vous l'avez ?

Haut fonctionnaire et ex-numéro 2 de la FHF, David Gruson a créé l’initiative Ethik-IA afin de réguler le déploiement de l'intelligence artificielle (IA) dans la santé. Avec l’Institut Montaigne, think tank libéral, il est l’auteur d’une note à propos de l’impact de l’IA sur les emplois en santé. On a voulu savoir si les médecins devaient s’inquiéter pour leur blouse.
 

What’s up Doc. L’un des constats majeurs de votre travail, c’est que l’IA ne va guère impacter les emplois médicaux.
David Gruson. Il n’y a pas de signe de risque de disparition des spécialités médicales, à l’exception peut-être de l’anatomopathologie, pour laquelle on voit des solutions d’automatisation très avancées et une démographie déjà très circonscrite. Mais dans les autres spécialités au centre du débat sur l’IA – radiologie, dermatologie, ophtalmologie –, il n’y a pas d’évidence d’un risque de disparition. C’est même plutôt l’inverse : on observe un repositionnement vers des activités à plus haute valeur ajoutée, comme la radiologie interventionnelle.

WUD. Pour étayer votre propos, vous prenez l’exemple de la biologie médicale.
DG. On fait souvent l’erreur de considérer que tout est nouveau, mais on a des exemples d’automatisation au sens large dès les années 80. L’automatisation des chaînes dans les laboratoires de biologie médicale montre qu’une telle évolution ne signifie pas forcément la disparition d’une spécialité. Ce qui est nouveau avec l’IA, c’est que cette vague diffuse avec une force de pénétration supérieure. On peut le voir avec l’automatisation du transport des malades (transports inter-établissements, brancardage), qui nécessite une adaptation des métiers en continu.

WUD. L’IA, c’est très large. De quoi parle-t-on, concrètement ?
DG. En médecine algorithmique, la solution la plus opérationnelle est la reconnaissance d’image. Il existe des solutions très avancées, comme la reconnaissance de mammographie ou d’ECG, ou encore le diagnostic automatique des rétinopathies diabétiques, qui tendent à percuter les spécialités médicales et bouleverser les pratiques. Puis il y a l’innovation potentielle, notamment avec le deep learning et la collecte massive de données (le « big data »). Ce sont des IA comme Watson (IBM) ou DeepMind (Google), qui n’ont pas encore d’usage générique mais auront à terme le potentiel de piloter des prise en charge et modifier des parcours.

WUD. Vous évoquez l’émergence de nouveaux métiers, autour de la notion de « garantie humaine ».
DG. Il y a une série de nouvelles fonctions qui vont émerger autour de l’idée d’une régulation positive des risques, fonctionnels et éthiques, associés à l’IA. C’est le principe de garantie humaine. Par exemple, un médecin de premier recours qui a un doute sur la proposition d’une IA peut solliciter un confrère pour avoir une deuxième lecture. À une autre échelle, un collège de garantie humaine pourrait réguler le risque éthique au fil de l’apprentissage de la machine. Il serait composé de médecins, soignants et représentants des usages, qui examineraient tous les deux ou trois mois des dossiers médicaux afin de poser un deuxième regard sur la façon dont l’algorithme a traité ces situations.

Entre 40 000 et 80 000 emplois impactés en santé

WUD. Si les médecins ne vont pas voir leurs emplois disparaître, il n’en va pas de même des fonctions support...
DG. Un des premiers préjugés dans le débat sur l’IA, c’est de dire que l’impact RH porte avant tout sur les professions médicales. Mais ce sont les fonctions support qui sont en première ligne : RH, comptabilité,  logistique, mais aussi les domaines médico-techniques comme la pharmacie et le laboratoire. Cela ne veut pas dire que les emplois vont disparaître, mais il est urgent d’adapter la formation pour ces métiers. Selon nos calculs, on aboutit à un potentiel d’automatisation entre 40 000 et 80 000 temps plein, soit 15 % du total de l’emploi considéré (cf. encadré ci-dessous).

WUD. Que préconisez-vous pour y faire face ?
DG. Les emplois ne vont pas forcément disparaître, mais il est urgent d’adapter les outils de formation, initiale et continue, afin de former les spécialités dont la matière première est du code numérique. Dans le cas des fonctions support, des changements majeurs se déroulent au moment où on se parle. Pour ces professions, il faut mettre en place des dispositifs d’accompagnement d’urgence. On a des exemples réussis. Par exemple, le transport des malades est en train d’évoluer vers un métier de gestionnaire de flux, qui sera moins dans le déplacement physique du brancard mais plus dans l’accompagnement du patient.

WUD. Et concernant la formation des médecins ?
DG. Le président de la conférence des doyens a annoncé la mise en place l’année prochaine d’un module de sensibilisation des étudiants à l’IA et à la médecine algorithmique, dès la première année. Par ailleurs, la directrice de l’Agence nationale du DPC a inscrit l’IA comme orientation prioritaire dans le DPC. Ce sont deux avancées très significatives, même si le retard est important. Il faut plus d’IA dans le cursus médical, en deuxième et en troisième cycle.

WUD. Et si je vous dis qu’on ne fait pas médecine pour apprendre à coder ?
DG. En 2001-2002, j’ai fait un DEA en technologies de l´information et de la communication, où on m’avait sensibilisé au codage… en Cobol. Aujourd’hui c’est complètement périmé ! Donc il faut des références en informatique, mais l’essentiel c’est de faire comprendre les cas d’usage de l’IA, de les réactualiser en continu, et de mesurer les enjeux de régulation éthique pour rester dans une logique de garantie humaine. Aider les médecins et les patients à  garder leur sens critique vis-à-vis de l’IA.
 

Secrétaire médicale, une espèce en voie de disparition ?

Les postes administratifs sont en première ligne face à l’essor de l’IA. C’est notamment vrai pour le métier de secrétaire médicale. Le métier peut se décliner en 10 activités : accueil, tenue du dossier patient, identification des besoins... Dans le secrétariat médical, 6 activités sur 10 sont jugées à fort risque d’impact à court terme (gestion des agendas, prise de notes, codage des actes…), d’où un taux de substitution de 60 %. Pas vraiment un métier d’avenir, en l’état des choses.

Pour l’ensemble des fonctions de support, le taux de substitution moyen a été évalué par l’institut Montaigne entre 15 % et 29 %. En rapportant ce taux au nombre d’emplois concernés, on aboutit à une fourchette de 40 000 à 80 000 emplois susceptibles de faire l’objet d’une automatisation dans les fonctions support en santé.

Un avertissement : la démarche consistant à produire un scénario chiffré à partir de données qualitatives et prospectives est pour le moins aventureuse. Les chiffres avancés sont d’ailleurs très divers : l’OCDE estime que 9 % des emplois français sont automatisables à court terme, contre jusqu’à 85 % pour un rapport de L’Institut pour le futur (think tank californien). Une incertitude méthodologique qui se double, bien évidemment, d’arrière-pensées idéologiques.
 

 


Source: 

IA et emploi en santé : quoi de neuf docteur ?, Institut Montaigne, 16 janvier 2019.

Portrait de Yvan Pandelé

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