Hôpitaux publics : quand les établissements empruntent aux citoyens pour financer les soins

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Financer des lits, du matériel d'imagerie, voire « la trésorerie » de l'établissement: de plus en plus d'hôpitaux ou Ehpad proposent aux habitants « d'investir » chez eux via des « emprunts citoyens », un système attractif présenté comme « vertueux » mais « symptôme » selon des experts de la crise du secteur.

Hôpitaux publics : quand les établissements empruntent aux citoyens pour financer les soins

© Midjourney X What's up Doc

Après les hôpitaux de Haguenau (Bas-Rhin) et d'Evreux (Eure) fin 2025 ou celui de Fréjus/Saint-Raphaël (Var) en juillet, le centre hospitalier de la côte basque (CHCB) s'est lancé ce mercredi.

Il « propose aux citoyens de participer directement au financement de ses besoins de trésorerie liés aux achats indispensables aux soins: médicaments, dispositifs médicaux, vaccins ou matériel de prélèvement », détaille-t-il dans un communiqué.

Il espère lever 1,5 million d'euros, le plus gros montant attendu par un hôpital français dans une opération du genre.

L'établissement, installé sur plusieurs sites, notamment à Bayonne et Saint-Jean-de-Luz, doit effectuer des achats réguliers, alors même que « les financements institutionnels interviennent selon un calendrier différé ». Il a donc décidé « d'ouvrir une partie de son financement à la population, en complément de ses partenaires bancaires traditionnels », explique-t-il.

Chaque habitant peut placer son argent à partir de 1 euro, et se verra remboursé « au terme de 12 mois », en une fois, avec des intérêts, fixés à « 3,1% brut annuel », soit plus que certains livrets réglementés, comme le livret A.

L'opération est réalisée via la startup Villyz, plateforme spécialisée et agréée par l'Autorité des marchés financiers.

Des hôpitaux dans le rouge

Le centre hospitalier défend un modèle « vertueux », qui « diversifie » ses sources de financement, et permet aux citoyens de placer leur épargne dans un produit « utile, lisible et local ».

Mais il s'inscrit dans un contexte financier tendu. En 2024, le CHCB enregistrait un déficit de 21 millions d'euros, sur un budget de 400 millions environ.

Partout en France, les comptes des hôpitaux sont dans le rouge: le déficit global a atteint « 2,7 à 2,9 milliards d'euros » en 2024, selon les services statistiques des ministères sociaux.

La plateforme Villyz dit avoir ouvert l'an dernier ces « emprunts citoyens » aux hôpitaux et assure être le seul acteur à leur proposer. Elle empoche uniquement « des frais de dossier qui dépendent du montant levé », de l'ordre de « quelques milliers d'euros », assure son président Arthur Moraglia.

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L'hôpital de Haguenau (Bas-Rhin) a déjà récolté 100 000 euros pour acquérir de nouvelles fenêtres, celui d'Evreux (Eure) la même somme pour ouvrir des lits. Deux Ehpad de la vallée de la Roya ont ainsi financé des aménagements, et un autre souhaite bientôt le faire à Bourges (Cher).

Le CHU de Limoges, qui veut ouvrir une « Maison des Femmes Santé » dédiée aux victimes de violences conjugales, pour 2,5 millions d'euros au total, espère emprunter « 1 million » aux citoyens, peut-on lire sur le site de Villyz.

Un modèle sous tension

Des hôpitaux avaient déjà auparavant lancé des « appels aux dons » comme le parisien Georges Pompidou pour l'achat d'un scanner, ou le CHU de Nantes. « Des révélateurs extrêmement inquiétants » de « l’abandon par l’État du service public hospitalier », contraint de « tendre la main pour survivre », tance sur son site le syndicat Force ouvrière.

Ce phénomène, observable « depuis trois, quatre ans » est « symptomatique de la crise du système », analyse Jean-Paul Domin, économiste de la Santé (Université de Reims).

La tarification à l'activité, apparue dans les années 2000, grève les finances du secteur public, qui s'occupe des soins « les plus lourds et complexes ». « Les hôpitaux ont besoin de fric » et se débattent pour en trouver, résume-t-il.

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/pour-se-renover-un-hopital-alsacien-fait-appel-aux-habitants

Leur budget est déterminé « par une enveloppe fermée, indépendante des besoins de santé qui augmentent » et qui les étrangle, souligne aussi Nicolas Sirven, économiste à l’École des hautes études en santé publique (EHESP).

« Le plus dramatique, c'est qu'on sent qu'il y a d'un côté une disposition » des citoyens à payer pour financer l'hôpital, mais « de l'autre, un blocage » politique, puisque l'idée d'augmenter les cotisations sociales ou certaines taxes « est tabou », souligne-t-il.

Pour les investisseurs, ces placements sont attractifs car sans risque. Mais « est-ce le rôle de l'hôpital, de gérer l'épargne des Français ? » interroge le chercheur. A ce stade toutefois, ajoute-t-il, les montants « sont marginaux, quelques millions d'euros », pour un budget global des hôpitaux de « 200 à 300 milliards ».

Avec AFP

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