Filles de bois

Critique de "Au coeur du bois", de Claus Drexler (sortie le 8 décembre 2021)

Le réalisateur Claus Drexel plante à nouveau sa caméra à la marge de notre société. Pour en recueillir des témoignages saisissants, un état des lieux de la prostitution aujourd'hui au bois de Boulogne, et par extension de notre société. Un témoignage sociétal qui n'empêche pas la poésie.

Le bois de Boulogne. Un lieu de légende où, comme le résume l’une des prostituées interviewées par Claus Drexel, le jeu est partout : un hippodrome aux deux extrémités de ce décor de contes de fées, des jeux pour enfants à ciel ouvert, et pour adultes dans ses anfractuosités. Un territoire propice à la rêverie autant qu'au fantasme, et filmé comme tel, au point que les princesses peuplant l'imaginaire des enfants pourraient presque se confondre avec ces figures représentatives d'un mythe social, symboles ancestraux de la marge, du tabou, de l'exclusion. Honnies, bannies, mais présentes depuis toujours. Le travail effectué au moyen de longs plans immobiles par le documentariste pour les montrer, les écouter, avec une acuité, une délicatesse et une intelligence qui forcent le respect, est exceptionnel. 

Ce que nous disent toutes ces femmes, cis comme trans, que l'on regroupe abusivement sous le substantif de "travelos", c'est à quel point l'évolution de leur environnement professionnel, de leurs pratiques, se superpose - singulièrement aujourd'hui, mais probablement depuis toujours - à celle de notre société toute entière, à savoir le passage en quelques décennies d'une forme de solidarité - malgré les rivalités - à un individualisme indolent en apparence, presque invisible, où le développement d'Internet et du contrôle social a conduit à l'appauvrissement et la précarisation, où la transformation des corps semble condamner à l'exclusion et à l'agression. A entendre tous ces destins, dont les singularités sont aussi nombreuses que les convergences, la condition de prostituée cristallise de façon saisissante la condition humaine : si la plupart des discours revendique une autonomie, des choix assumés, tout ce qui n'est pas dit semble crier la fatalité et le déterminisme - ce qu'énonce tragiquement et en quelques mots lapidaires l'une des dernières prostituées interrogées, envahie par la peur de l'avenir et la souffrance d'être condamnée au regard du corps social. 

Si Drexler explore plutôt finement les enjeux de l'évolution politique récente concernant la pénalisation du client (il faut entendre la blessure qui transparaît de cette femme, la seule ayant refusé d'être filmée, quand elle évoque les "féministes de gauche" à l'origine de ce changement de paradigme), il n'en oublie jamais de rester à hauteur de femme et d'homme, offrant à chacun.e le plus beau des cadeaux: la reconnaissance de l'appartenance à notre humanité et à notre société. 

Pour finir, je ne peux m'empêcher de citer les mots d'une amie très au fait de la question des violences sexuelles et de la garantie des droits fondamentaux des individus : "Les conséquences des violences dans l'enfance peuvent amener à avoir recours à la prostitution pour permettre à l'individu d'entretenir un sentiment de guérison : maîtrise du corps, sentiment d'être utile à la société, d'être quelqu'un, de choisir sa vie, etc. Guérison qui n'a que le mot mais pas la fonction.

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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