Fantômes avec chauffeur

Critique de "Drive My Car", de Ryusuke Hamaguchi (sortie le 18 août 2021)

Kafuku, metteur en scène de théâtre japonais, décide de monter à Hiroshima une version polyglotte d'Oncle Vania, oeuvre de Tchekhov intimement associée à un drame personnel. En raison d'une vieille superstition, les responsables du centre culturel qui l'héberge lui imposent un chauffeur pour le véhiculer tout le temps du festival, la jeune et particulièrement taiseuse Misaki. Peu à peu vont se nouer des relations et se dénouer des souffrances, de façon à la fois mystérieuse et limpide. Un film en état de grâce sur la puissance de l'art et de l'imaginaire...

Qu'est-ce qu'une scène sinon un habitacle au sein duquel le réel cherche à s'exprimer et à se représenter? A être intelligible au-delà des mots, voire malgré eux? Par quels procédés mystérieux une oeuvre influence-t-elle la vie de ceux qu'elle happe? Que serait-on sans ce recours qui nous permet, en sortant de nous-mêmes, de mieux nous voir et de continuer à vivre? Vastes questions, vaste ambition, auxquelles il fallait bien trois heures pour que le réalisateur de Drive my car réponde sans démonstration et avec l'intelligence du coeur. Car l'intelligence du dispositif du film est sans aucun doute qu'à aucun moment ces enjeux, ces questions, ne sont clairement posés. Ils perspirent du développement-même de la narration d'une histoire qui occupe en permanence notre espace mental. Ce n'est qu'en cours, ou plus tard, que l'on perçoit pourquoi et comment ce film est si puissant. 

Dans une des scènes du film, le metteur en scène dit à l'un de ses acteurs qu'il ne s'appropriera son texte que s'il le laisse agir en lui, et que c'est par ce mouvement-même qu'il lui apportera les réponses à ce qu'il a suscité. Ce n'est pas autrement qu'agit Drive my car - film qui parie constamment sur l'intelligence de son spectateur, et qui semble créer un engouement public tout sauf surprenant pour qui s'est aventuré à le voir. Il réussit à trouver le chemin à la croisée de notre perceptibilité et de notre intelligibilité, à un niveau rarement atteint. Parmi la myriade de riches idées qui portent le film, le fait de faire jouer une pièce par des acteurs polyglottes et multiculturels est l'une des plus remarquables. Il y a dans les différences d'expression émotionnelle des acteurs une clé pour comprendre ce qui permet de nous toucher. Comme si la violence de ce qui était montré ou raconté, en nous étant délivrée à travers le prisme du langage verbal et surtout infra-verbal, jaillissait de façon décalée, dans l'expression des acteurs comme dans le temps, grâce à une scène, en amont ou en aval, avec laquelle elle communique. Cette narration en miroir rejoint une autre mise en perspective, les scènes au sein de la vieille Saab rouge et celles au sein du centre culturel hébergeant Kafuku en résidence se répondant constamment. 

L'un des moments les plus forts du film l'est aussi parce qu'il illustre parfaitement ce dispositif et cette intention du réalisateur. Dans une première scène, alors que le jeune acteur à qui Kafuku a confié le rôle de Vania - et dont la ressemblance avec Pierre Niney est vraiment troublante - lui révèle la conclusion d'une histoire narrée par la femme qui les lie et qu'il pensait achevée, l'on comprend que celle-ci est une clé pour comprendre ce qui a fait le terreau du traumatisme de Kafuku. C'est quelques instants plus tard, alors que l'acteur se retrouve sur scène à interpréter Vania - Kafuku le complimentant sur une vérité avec laquelle il est enfin entré en contact - que l'on réalisera que l'histoire faisait en fait tout autant écho à un tout autre drame, voire en est probablement à l'origine. Et la culpabilité assumée voire revendiquée par l'acteur permettra de mettre au jour et de résoudre celle qui hante Kafuku et la jeune fille qui lui sert de chauffeur. 

N'est-ce pas ainsi qu'agit une psychothérapie sur la mémoire traumatique? Sortir d'une perception figée par un jeu de miroirs qui permet de prendre conscience d'une autre perspective, ou en tout cas des nuances complexes d'une situation. Dernier jeu de miroirs, et pas des moindres, la résonance entre le texte de Tchekhov - qui hante les trajets en voiture - et les paroles des personnages, parfois au mot près, se rejoignant en une ultime scène qui vient magnifiquement éclairer le lien entre Kafuku et Misaki. Parsemé de symboles, le film n'est pour autant jamais lesté par la signifiance, risque auquel il échappe constamment: si l'on comprend tout, ce n'est en aucun cas grâce à ceux-ci mais par un rythme et un jeu singuliers, ainsi que par la puissance évocatrice de la mise en scène. Ryusuke Hamaguchi impose ainsi son tour de force de nous faire entrer naturellement et instinctivement, presque à notre insu, dans son habitacle. Ce qui en fait un auteur essentiel, et que l'on a envie de suivre pour bien plus que trois heures...

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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