Dr Clément Duret : « Médecins, soignants, vous avez le droit d’aller mal, n’ayez pas peur de venir consulter : nous sommes là pour vous. »

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C’est un médecin du travail qui, au cœur de la pandémie, a créé une consultation spécialisée dans l’épuisement professionnel pour les soignants, et il veut que ça se sache. Vous allez mal ? N’hésitez pas et prenez rendez-vous avec Clément Duret.

Dr Clément Duret : « Médecins, soignants, vous avez le droit d’aller mal, n’ayez pas peur de venir consulter : nous sommes là pour vous. »

Dr Clément Duret

WUD. Comment vous présenter ?

CD. Je suis Clément Duret. Je suis médecin du travail et responsable du service de pathologie professionnelle de l’hôpital de Garches. Nous avons monté depuis 6 mois, une prise en charge particulière à destination des soignants, particulièrement éprouvés en cette période, sur les atteintes de la santé psychique : burnout, troubles anxieux, dépressions, avec un lien fort avec les conditions de travail.

 

Quel a été le déclic pour choisir votre spécialité de médecin du travail ?

Ce qui m’intéressait, c’était d’être à la croisée des chemins entre la médecine générale, la psychiatrie, et le monde du travail et la sociologie qui s’y réfère. Le poste de médecin du travail permettait de toucher à toutes les thématiques médicales, sans être la prise en charge initiale, mais en étant aussi dans l’orientation et le dépistage. Faire de la psychologie et de la psychiatrie ce qui m’intéressaient. Et être un peu le seul médecin qui avait accès au monde du travail.

 

Vous pratiquez uniquement à l’hôpital ou aussi en entreprise ?

Je suis moitié moitié. J’exerce en tant que médecin du travail classique en entreprise et aussi à l’hôpital de Garches où je pilote le service des maladies en lien avec le travail. C’est une activité double.

 

Les populations de soignants ont leur spécificité, comme notamment le retard d’accès au soin, la stigmatisation des soins psychiques.

Et pourquoi créer cette nouvelle cellule alors, quel a été le déclencheur ?

On s’est rendu compte dans notre consultation et aussi avec des études dans des services partenaires que la santé psychique des soignants était en train d’être mise franchement en difficulté par la crise sanitaire. On a donc décidé de monter une structure à destination prioritairement des soignants, pour apporter rapidement l’aide qu’on jugeait nécessaire et spécifique dans ces situations-là. Les populations de soignants ont leur spécificité, comme notamment le retard d’accès au soin, la stigmatisation des soins psychiques. Et c’est un secteur d’activité particulièrement concerné par le risque psychique vu les conditions de travail.

 

En quoi consiste cette structure ?

On a un psychiatre, un psychologue, une assistante sociale et moi-même. On assure un bilan qu’on a appelé médico-psycho social. Donc en une fois, en une petite journée d’HDJ, on fait le tour complet de toute la situation du soignant qui nous consulte. On prend en compte l’axe psychologique avec un certain nombre de questionnaires, une analyse clinique, une analyse sémiologique par le psychiatre, la vérification du traitement, une analyse médico-professionnelle que je fais. On prend en compte les conditions de travail telles qu’elles sont perçues, la situation professionnelle du patient et aussi une analyse avec l’assistance sociale, s’il y a des difficultés, tel qu’arrêt de travail, prise en charge etc.
L’après-midi il y a une dernière séance de psycho éducation, une séance où l’on réunit, les 2 à 4 patients de la matinée, où la psychologue leur présente le fonctionnement de l’épuisement professionnel, la dépression, l’anxiété, l'état de stress post-traumatique. On rédige un compte rendu, qu’on leur envoie. On fait très attention à la confidentialité.

 

Et donc qui vous a déjà consulté ?

Cette consultation existe depuis peu de temps. C’est une journée par semaine, on a reçu une cinquantaine de patients déjà, moitié-moitié soignants/non-soignants. Et parmi les soignants, je dirais un quart de médecins, un tiers d’infirmières ou de cadres de santé, et ensuite je dirais les autres professions, comme aides-soignants, psychologues, kinés. Nous avons reçu jusqu’ici essentiellement des hospitaliers, même si nous nous adressons aussi aux libéraux.

 

La santé est à bout, comment se fait-il que vous ne soyez pas submergés de patients ?

C’est multifactoriel. Le premier facteur, c’est que nous sommes très peu identifiés. La communication passe principalement par le bouche-à-oreille. On a fait quelques communications par les instances, les ordres, les syndicats etc. Mais ça ne va pas aussi vite qu’on l’espérait. La deuxième raison c’est une vraie difficulté à consulter en interne pour les agents de l’APHP, qui est pourtant une cible préférentielle pour le service. Et la troisième raison est vraiment toute la stigmatisation autour des soins psychiques : « Est-ce que j’en ai besoin ? » « Est-ce que je suis si malade ? » « Est-ce que je peux aller consulter une structure où il y un psychiatre ? » Ça veut vraiment dire que ça va mal. C’est dur à accepter.

 

 La consultation porte déjà ses fruits sur l’identification fine de ce qu’il s’est passé, de la projection vers la suite.

Quand il y a un suivi psychiatrique, qui gère le suivi ?

Tout dépend du cas de la personne. Pour la psychologue nous pouvons organiser le suivi en interne, donc on suggère de le faire en interne. Mais si le patient préfère consulter ailleurs, c’est son choix. Pour les pathologies professionnelles j’organise le suivi, même si les séances sont plus espacées.
 

Après six mois d’existence, que pensez-vous de l’état général du monde médical ?

Ceux qui viennent nous consulter ne sont pas en très grande forme, mais la consultation porte déjà ses fruits sur l’identification fine de ce qu’il s’est passé, de la projection vers la suite. Beaucoup se posent des questions de reconversion, dans ces cas-là, ils pensent à abandonner. Et cela nous permet de vérifier avec eux, si effectivement, on doit aller vers ces questions-là, dans leur mode de vie, dans la personnalité, dans leur évolution. On voit bien que le métier lui-même ne va pas leur apporter ce dont ils ont besoin et qu’au contraire ça peut être nuisible pour leur santé. Ou inversement que c’était un phénomène temporaire dû à certaines conditions de travail, qui sont, elles-mêmes, à améliorer par, pourquoi pas, un changement de service par exemple ou un changement interne et qui va permettre de reprendre le poste dans de bonnes conditions. On fait vraiment du cas par cas et ils apprécient la thématique qu’on a développée et la façon dont on la traite. La grande difficulté avec les personnes en souffrance au travail, quand ce ne sont pas des patients avec des antécédents psychiatriques, c’est-à-dire la plupart des gens, c’est le sentiment de ne pas être compris par la médecine de ville classique, ou la psychiatrie classique qui va peut-être rapidement mettre des traitements, avant d’avoir creusé suffisamment la part professionnelle par exemple.

 

Réfléchir sur l’adéquation profil-poste au plus tôt pour éviter les difficultés par la suite

Quel est le message que vous vouliez faire passer aux médecins qui lisent Whats up Doc ?

Mon message est double : Le premier c’est un message de prévention, c’est-à-dire de faire attention, notamment dans les premières années d’exercice. Que ce soit en internat ou ailleurs, est ce que les conditions de travail dans lesquelles j’évolue sont tolérables pour ma santé ? Est-ce qu’il y a une amélioration attendue ? Est-ce que je me sens adapté et satisfait dans ma façon de travailler ? Ou est-ce que ça tire sur ma santé ? Pour les internes, est-ce que le profil poste, la culture, les conditions de travail de ma spécialité sont compatibles avec mes valeurs, mes choix de vie ? Le mode d’exercice me convient-il ? Quel serait l’exercice le plus adapté à mes envies ? Mes envies futures ? Bref, réfléchir sur l’adéquation profil-poste au plus tôt pour éviter les difficultés par la suite. Deuxième message, l’information sur notre existence. Nous sommes sollicitables à tout moment, avec un anonymat maximal. On essaie d’améliorer au mieux chaque situation et ça fonctionne bien. Les retours sont très positifs sur la structure et sur l’impact sur le parcours des gens.

 

Pour prendre rendez-vous, c’est ici ! On envoyer un mail directement à elodie.choisy@aphp.fr !

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