Namiko Safou : « anxiété, fatigue, précarité... Les étudiants en médecine vont mal »

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S’intéresser à la santé de ceux qui soignent. A la fin de son internat, Namiko Safou, médecin généraliste de 32 ans a voulu se pencher sur ce vaste sujet à l’occasion de sa thèse. Entretien.

Namiko Safou : « anxiété, fatigue, précarité... Les étudiants en médecine vont mal »

Namiko Safou est une médecin généraliste de 32 ans. Actuellement en année sabbatique au Canada, elle avait besoin de prendre du recul. « Je me posais plein de questions dont certaines qui tournaient dans ma tête depuis mon externat. J’avais besoin de réfléchir avant de m’installer ou de remplacer, besoin de grandir aussi. J'ai compris en l'expérimentant de plein fouet, que lorsqu'on ne prend pas soin de soi, lorsqu'on ne fait pas le point sur soi de temps en temps, il peut être difficile de soigner de la meilleure façon dont on serait capable si on était au meilleur de sa forme », confie Namiko Safou. Elle en profite aussi pour étudier l’acupuncture, « pour pratiquer mais aussi m’ouvrir l’esprit sur d’autres formes de soins ».

Son cursus de médecine lui est tombé dessus, « un peu par hasard ». « Je suis née et j’ai grandi en Île-de-France. J’ai eu une scolarité banale en banlieue, j’ai fait un bac ES, puis je me suis orientée vers la médecine, un peu par hasard, mais toujours dans une certaine logique, j’ai toujours voulu être dans le service : instit’, assistante sociale, psy... J’ai fini par choisir médecine car je sentais que j’allais le regretter si je ne tentais pas. » Si au départ elle rejoint les bancs de la fac pour devenir sage-femme, c’est finalement la médecine générale qui l’attirera. « C’est une spé qui permet de voir toutes les populations, les âges, les sexes, on réfléchit par individu et contexte, je trouve cela vraiment intéressant », poursuit Namiko Safou.

"La moitié des étudiants ont déjà été suivis par un professionnel de santé mentale, ou ont envie de l'être"

Pourtant, après son internat, une question lui est revenue, comme un boomerang : ‘est-ce que je vais bien ?’. « Une camarade de promo s’est suicidée au mois de novembre de l’année de début d’internat, pas mal de mes proches sont tombés malades ou sont morts. Et pourtant, il fallait que je continue mon internat. Quand ça s’est fini, ça a été le tourbillon, je venais de perdre un ami, j’avais beaucoup encaissé et peut-être pas non plus suffisamment encaissé. J’ai repensé à l’externat. C’est le moment où on apprend plein de choses, à être médecin, on est au carrefour entre l’adolescence et l’âge adulte, les responsabilités et l’insouciance. C’est ainsi que j’ai voulu faire ma thèse sur cette période pour réfléchir. On voit des malades à l’hôpital, on apprend les collèges, les maladies. On peut prendre soin de soi, et certains chefs le font. Quand ils voient que tu ne vas pas bien, ils disent de rentrer. Certains au contraire viennent malades, et cela donne un exemple, on peut s’habituer, trouver cela normal. J'ai même des camarades qui se sont fait "engueulés" ou sanctionnés parce que malades voire absents... ce que je comprends niveau logistique d'ailleurs et que je trouve d'autant plus terrible ». 

C’est donc dans ce contexte de réflexion personnelle qu’elle a entamé le travail de thèse intitulé ‘Quel rôle les étudiants en médecine attribuent-ils au médecin généraliste pour leur propre santé ?’. Le résultat n’est pas surprenant à la lumière des nombreuses études qui ont été publiées sur la santé mentale des étudiants : « il y a énormément d’anxiété. La moitié des étudiants ont déjà été suivis par un professionnel de santé mentale ou ont envie de l’être. »

En tant que médecin généraliste, pendant 2 ans, je n’ai jamais vu d’externes venir me consulter, et une fois seulement un interne

Namiko Safou mène ses entretiens en pleine pandémie, au moment de la première vague entre avril et juillet 2020. « Paradoxalement, comparé à aujourd’hui, ceux qui étaient anxieux parlaient d'accalmie : soit parce qu'ils n'allaient plus ou peu en stage, soit parce qu'ils y allaient avec charge de travail souvent moindre (car un pool d'étudiants dans les services-clefs, plus grand) et des chefs très bienveillants et impliqués, reconnaissant, dévoués pour les malades et leurs étudiants. Ils retrouvaient du sens, le sens de l’équipe, se sentaient utiles et c’était une période où on plaçait la médecine d’abord, loin de l’économie et l’administratif. En parallèle cependant, beaucoup parlaient des études comme un facteur d’anxiété, d’isolement social, avec une difficulté liée à un environnement de toujours devoir être dans la performance. L’anxiété, la fatigue, les gardes, la précarité financière ou de statut étaient prédominantes ».

Et pourtant, force est de constater que les internes et externes consultent peu. « En tant que médecin généraliste, pendant 2 ans, je n’ai jamais vu d’externes venir me consulter, et une fois seulement un interne, qui me connaissait, et m’a demandé de l’aide, ça n’allait pas et il avait besoin d’un arrêt », poursuit la jeune femme. Pourquoi ce décalage ? « La question de la santé ne se pose pas forcément. On étudie beaucoup la maladie en médecine, on voit beaucoup de malades, à part en obstétrique et en pédiatrie éventuellement. Et comparativement on est en bonne santé, on est jeune, on a peu vu le médecin généraliste, à part si l’on est suivi pour des maladies infectieuses, bénignes, ou pour un suivi, la vaccination ou des certificats. Est-ce qu’on se pose suffisamment la question de savoir ce qu’est la santé ? Et si l’on est en bonne santé ? Est-ce qu’on invite les futurs soignants à se poser cette question ? Ou comment agir lorsqu'on détecte des problèmes chez soi ou chez les autres ? Être sensibilisé à cela est primordial. Ma thèse m’a beaucoup questionnée », se souvient Namiko Safou.  

‘Et bien Docteur, vous n’êtes pas censée donner l’exemple ?’ 

« Finalement, le médecin généraliste n'a pas forcément un rôle dans leur santé. Tout dépend de leur sentiment de santé (physique, psychique, sociale etc) ou non, leur caractère, leur ressenti de besoin d'aide/leviers/moyens et par qui/quoi, selon leur relation avec les médecins, selon leur sentiment de capacité/devoir à se soigner seul ou patienter/dédramatiser/s'inquiéter/accorder du temps pour les démarches ou demander un avis/une prescription voire la faire soi-même », poursuit Namiko Safou.

Aujourd’hui donc, de nombreuses questions demeurent. Elle souhaite approfondir son travail, parler du sujet avec des professionnels de santé mais aussi des patients pour voir l’impact de la santé du médecin sur sa patientèle. « Une fois un patient qui me voyait fatiguée m’a dit ‘et bien Docteur, vous n’êtes pas censée donner l’exemple ?’ Ca m’a fait réfléchir ! Certains ont soulevé la question d’un rendez-vous annuel chez le médecin généraliste, comme le dentiste par exemple. Il est aussi très important de faire la promotion de la santé. C’est dommage, en France on a vocation à beaucoup mettre en avant le cure mais pas assez le care. Ce sont des ouvertures, j’ai aperçu des pistes mais qui peuvent être remises en question. Ce travail m’a montré que je n’en suis qu’au début. »

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