«Docteur globe-trotter, j’exerce partout, les DOM-TOM, l’Afrique, l’Antarctique… Parfois c’est top, parfois cata, mais c’est toujours riche»

Claire Lenne

Claire Lenne est urgentiste, elle a 33 ans, et depuis 6 ans elle sillonne la planète pour soigner et découvrir : La Réunion, sa base, mais aussi, les Antilles, la Guyane, la Nouvelle-Calédonie, Saint-Pierre et Miquelon mais aussi l’Afrique ou même l’Antarctique. Elle raconte ses expériences dans un livre Docteur Globe-trotter, sorti en mars aux éditions Balland. On l’a interrogée sur sa pratique médicale…

What’s up Doc : D’où me parlez-vous, aujourd’hui ?

Claire Lenne : Là je passe mon dernier jour à Saint-Pierre et Miquelon. J’y suis depuis deux mois et demi. Demain, je rentre à La Réunion. Tout est différent ici : entre le climat, le mode de vie, j’ai redécouvert ce que c’est que de vivre chez soi. A La Réunion, on n’est pas trop chez soi, on vit dehors, on rentre dormir et c’est tout. Le rythme de travail aussi n’a rien à voir : il y a entre 4 et 10 passages aux Urgences par jour. Donc on a beaucoup de temps libre. Je me suis mis à la télémédecine, ça m’a bien occupée, et je me suis aussi occupée de mon livre. En fait ici, il faut avoir une vie intérieure un peu riche. Sinon ça peut être long.

 

Votre base c’est La Réunion, vous y avez fait votre internat ?

C. L. : J’ai fait mon internat à Lyon. J’ai beaucoup hésité à le faire à La Réunion mais j’avais peur d’être mal formée à l’époque. Du coup, j’ai décidé de faire mon internat en métropole, et de partir dès que je le pourrai. Donc j’ai demandé un poste d’assistante à La Réunion. A l’époque il existait des postes d’assistanat partagés : 6 mois à La Réunion, 6 mois à Mayotte. Et moi qui n’aurais jamais demandé Mayotte, je me suis retrouvée là-bas. Ça m’a ouverte sur les postes de médecin de DOM-TOM qui bougent. Nous sommes toute une communauté de médecins des DOM-TOM qui voyageons.

 

En étant rattachée à un hôpital des DOM-TOM on a plus de possibilités de voyager d’un DOM à l’autre qu’un médecin de métropole ?

C. L. : Non, c’est le cas pour tout le monde. Il faut seulement avoir envie de bouger. Et après on est embauché absolument partout, y compris pour des contrats courts, avec billets d’avion, voiture, logement. Donc c’est simple d’accès pour n’importe quel urgentiste.

 

Et à chaque fois, vous êtes en disponibilité de votre poste de base à La Réunion ?

C. L. : Non, je ne fais que des CDD de PHC, avant c’étaient des contrats d’assistant. J’enchaine les missions et je reviens toujours en mode PHC à La Réunion entre deux voyages.

 

Depuis combien d’années vous alternez comme ça ?

C. L. : Depuis 6 ans. J’essaie d’alterner 6 mois à La Réunion, 2 mois ailleurs, mais parfois ça dérape.

 

Pouvez-vous me citer tous les hôpitaux où vous êtes passée ?

C. L. : La Réunion, Mamoudzou (Mayotte), Kourou en Guyane, puis un centre de santé pommé dans la forêt amazonienne, Basse Terre en Guadeloupe, Trinité en Martinique, là j’étais donc à l’hôpital de Saint Pierre et Miquelon. J’ai été aussi en Nouvelle Calédonie mais c’était particulier je n’étais pas à l’hôpital, je ne faisais que des évacuations sanitaires à plein temps pour Europe Assistance Pacifique. J’ai aussi fait été médecin de bord sur un bateau d’expédition scientifique pendant un mois sur le Marion Dufresne en antarctique. Et j’ai travaillé dans des cliniques pétrolières au Nigeria et au Gabon.

 

Travailler pour le privé en Afrique vous en gardez un bon souvenir ?

C. L. : J’ai fait deux mois et demi en 2020 au Nigeria et deux mois et demi en 2021 au Gabon. C’est plus délicat d’en parler, à cause des clauses de confidentialité, car c’était pout Total. Mais les deux expériences étaient exceptionnelles. Au Nigéria, j’ai eu un patient intubé en Covid sévère, sachant qu’il n’y a pas de réanimation dans une ville de 1,1 million d’habitants, je l’ai soigné vraiment avec mes deux mains, en essayant de faire de la télémédecine avec des réanimateurs en France. Le gars s’en est sorti après trois semaines d’intubation, c’était incroyable.

Au Gabon, je me suis retrouvée directrice de la clinique, alors que ce n’était pas du tout prévu comme ça. C’est complètement différent de l’hôpital mais il y a des découvertes de tous côtés. Car la découverte est le point commun de tous mes voyages.

Dans le bateau par exemple j’ai énormément appris de la science, l’océanographie, le monde maritime. On a toujours envie de découvrir, de comprendre, il y a toujours 1 000 choses auxquelles s’intéresser. A Saint-Pierre et Miquelon c’est pareil, je me suis renseignée sur Terre-Neuve, le Canada, la pêche à la morue… Il y a plein de choses à creuser où qu’on soit.

 

Quels sont les hôpitaux plus compliqués où vous avez exercé ?

C. L. : Les plus durs, je les ai évités. Mais par exemple le CHU de Pointe-à-Pitre, je n’irai jamais, c’est vraiment trop mal réputé. Donc je sélectionne. J’accorde beaucoup d’importance à la qualité des soins et pas seulement aux voyages. Les centres hospitaliers de Guyane, ou de Saint-Laurent-du-Maroni, j’en n’ai pas une bonne image. Je fais attention de ne pas m’épuiser, et je me méfie. Les endroits où ça recrute beaucoup, souvent ce n’est pas pour rien. C’est aussi parce qu’il y a peu de médecins et donc pas une grande qualité de travail.

 

Très peu d’hôpitaux ont leurs effectifs complets, donc théoriquement vous pouvez aller partout ?

C. L. : Oui et non, à Saint-Paul à La Réunion, mon hôpital de rattachement, c’est un des rares de France où ils ne recrutent pas tant que ça. Ils sont très souvent à effectif plein, il y a de super conditions de travail.

 

Dans les classements des ECN, La Réunion monte pour arriver 4ème  place, et La Martinique-Point-à-Pitre a pris 10 places, vous voyez la différence sur les récentes promotions d’internes ?

C. L. : C’est sûr, A La Réunion, les internes sont super bons, en garde ils sont motivés, ils sont dynamiques, c’est très agréable. Aux Antilles ça part de très loin alors même si ça monte, les internes sont encore souvent médiocres. Et autant je pense que l’internat à La Réunion est de très bonne qualité et je le conseille beaucoup, autant je pense qu’à l’internat Antilles-Guyane, on n’est pas forcément formés au top non plus, plus avec les moyens du bord. Par exemple il n’y a presque jamais de coro en Urgences, même pour des douleurs thoraciques très suspectes, il y a des délais pas possibles. Donc les internes ne peuvent pas savoir ce qu’est la très bonne médecine dans ces conditions. Donc même avec un ou deux semestres derrière eux, ils apprennent vraiment à être débrouillards, ça c’est sûr, mais pas forcément à être reco et carré.

 

Qu’est ce qui saute aux yeux entre un hôpital de métropole et un hôpital ultramarin ?

C. L. : A La Réunion, j’ai été vraiment très surprise des patients, ils sont tellement gentils, ils peuvent attendre des heures sans jamais venir demander ‘c’est quand mon tour ?’ C’est ce qui m’a le plus marquée. L’ambiance entre collègues aussi, aux Urgences de Saint-Denis par exemple, où tout le monde se fait la bise, je n'ai pas connu ça dans les CHU en métropole. Après en négatif, l’alcool c’est sûr qu’à La Réunion c’est une calamité, la violence aussi, les assassinats, les féminicides.

 

Vous avez toujours su que vous vouliez être urgentiste ?

C. L. : J’ai hésité surtout parce que ma famille avait très peur de l’épuisement entre autres, et du stress, donc c’était un vrai frein. Ils avaient peur pour moi alors que j’étais assez sûre de moi. Comme externe j’avais déjà fait trois stages d’urgence, et j’avais beaucoup aimé. Je me sentais assez autonome : pouvoir faire ses premières sutures, par exemple. Là où en stage en cardio on est relégué à suivre le chef de service.

 

Dans votre livre, vous racontez que vous vous retrouvez avec une arête de poisson coincée, donc à la merci des médecins ? Ça fait quoi de changer de place ?

C. L. : Ce n’est pas facile. Je pense que je suis un peu hypocondriaque aussi, j’imagine des scénarios catastrophes dans ma tête. En plus j’étais à Pointe-à-Pitre où, comme je le disais, ce n’est vraiment pas la meilleure qualité de soin. Heureusement que je n’avais pas un truc trop grave, mais quand même ! Quand on m’a dit vous allez passer au bloc, pour moi c’était hors de question. Je préfère douiller et qu’on me l’enlève à sec, plutôt que de passer au bloc au CHU de Guadeloupe.

 

Parmi toutes vos expériences, y a-t-il des endroits où vous ne voulez pas repartir ?

C. L. : Mayotte clairement je n’y retournerai pas pour le travail. Pour des vacances oui, mais pas pour le travail. J’ai été trop déçue par la qualité des soins : quand le chirurgien refuse de se déplacer, quand le radiologue refuse de faire le scanner la nuit, quand les infirmiers de médecine appellent le 15 pour savoir quelle dose de Loxen il faut mettre parce que le médecin de garde n’est pas joignable. C’est catastrophique. Un jour, je n’examinais plus les gens, parce qu’il y avait trop de monde. Et une dame avait mal à la fosse iliaque droite, je l’ai envoyée à l’écho. L’écho était positive, elle s’est retrouvée au bloc. Je n’avais même pas examiné la dame, même pas demandé les antécédents. Tu sors de ta garde tu es déçue de toi.

 

C’est lié à quoi ce chaos ?

C. L. : Numéro 1, il y a vraiment des gens qui n’ont plus envie. Les aides-soignants ne sont jamais là et sont injoignables alors qu’on a besoin d’eux. Je pense qu’il y a un gros manque de motivation, mais aussi de sanctions. Un jour, un aide-soignant dormait en pleine journée sur le brancard du patient. Je l’ai pris en photo. Je l’ai montée au cadre. Le cadre m’a dit, ‘oui on sait’. Mais non, on ne sait pas il faut le convoquer. Il y a un gros manque de motivation à tous les échelons, donc c’est une catastrophe.

 

Vous comptez continuer toute votre carrière en voyageant comme ça ?

C. L. : Pour l’instant ça me convient bien. J’ai conscience que c’est quand même une énorme chance. Typiquement, si on a des enfants c’est beaucoup plus compliqué. Mais j’aimerais même continuer avec des enfants. C’est à imaginer. Il y a un modèle à inventer.

 

Et pour la médecine vous n’avez jamais voulu, rester quelque part, améliorer les organisations, changer les choses au lieu de juste les observer ?

C. L. : J’ai beaucoup d’admiration pour ceux qui pensent comme ça. J’ai plus une stratégie de fuite pour trouver l’endroit qui me correspond le mieux. Comme l’hôpital de Saint Paul où il y a une chef de service qui fait bouger les choses, avec des conditions de travail optimales. Moi c’est vraiment l’hôpital de Saint Paul à La Réunion qui est ma base arrière et qui correspond à ce que j’attends d’un service d’urgences pas idéal mais presque.

Docteur Globe-trotter - Claire Lenne

Retrouvez son journal de bord Docteur Globe-Trotter aux éditions Balland

 

Portrait de Luc Angevert

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