Ciné week-end: Les Chatouilles

Les Chatouilles raconte l'histoire d'un crime parfait, ses facteurs favorisants, ses conséquences et la force qu'il faut pour le révéler et s'en relever. Un film d'une vérité et d'une justesse saisissantes, qui explique plus qu'il dénonce. Bref, une oeuvre thérapeutique.

Odette voudrait devenir une danseuse de contes de fée et fouler la scène des plus grands opéras. C'est pourtant dans sa salle de bains qu'elle va rencontrer l'ogre...Parce qu'il est l'ami de la famillle, parce que l'environnement d'Odette est probablement trop vibrionnant pour que ses tentatives de dire l'indicible soient entendues, mais surtout parce que l'âge, la honte, la peur, la soumission et l'emprise font qu'un enfant n'a aucune chance ni aucune arme face à un adulte pervers, Gilbert va pouvoir abuser d'elle en toute liberté pendant des années. Devenue adulte, elle tente de fuir le souvenir traumatique: ne jamais se poser, contrôler sa pensée au détriment de sa vie...Et puis un jour elle se décide enfin et confie son lourd secret à une psy. Parce qu'elle est enfin entendue, elle va se mettre à parler.

La grande réussite des "Chatouilles" est sa façon incroyable de disséquer une logique implacable, celle du crime sexuel, et de nous faire comprendre à quel point il est difficile d'en parler, et de s'en relever. Parce que le crime est invisible, mais aussi parce que la victime est invisibilisée. Parce que, à chaque étape de son parcours, elle doit faire face à l'étonnement, au doute, à la nécessité de prouver, mais aussi à la banalisation, à la mansuétude judiciaire envers l'agresseur quand, trop rarement, le crime a pu être prouvé.  Bref à toutes ces attitudes automatiques et ces croyances collectives qui conduisent à cette conclusion dysfonctionnelle et atroce, si difficile à mettre en mots puis à démonter au cours du processus thérapeutique: tout le monde aurait intérêt à ce que l'acte reste tu, la voix de l'enfant étouffée, la mémoire et la logique court-circuitées, parfois même après la révélation. C'est le principe même du fonctionnement post-traumatique. Mais, bien sûr, c'est ce qui détruit si insidieusement et si intensément. 

Ces scènes illustrant la puissance noire du déni sont les plus réussies du film. Il fallait la justesse, la force d'incarnation et l'implication de quelqu'un comme Karin Viard pour en traduire le pouvoir destructeur: sa composition est plus qu'impressionnante, elle est inoubliable. Quant à Andrea Bescond, qui a choisi de raconter pour surmonter, elle est d'une vérité saisissante (ce n'est pas si évident d'être soi, ou de se jouer) et d'une force de vie qui empêchent le film de sombrer dans le désespoir ou la résignation. Si différente de cette enfant dont la profondeur du regard et les silences disent de nous tous des choses si terribles, que l'on comprend pourquoi leur rencontre, leur magnifique "réunification" prendra tant de temps.

Notons aussi que la réalisation s'est montrée particulièrement soucieuse dans le fait de retranscrire le tumulte de la mémoire traumatique. Les choix de mise en scène sont parfois bons - l'irruption des images au coeur de la reviviscence, la mise en perspective d'éléments passés et actuels constituant la répétition traumatique - parfois trop surlignés - le comique trop incongru de certaines scènes, en particulier ces souvenirs/fantasmes, ainsi qu'un enchaînement parfois maladroit nuisent à l'homogénéité du propos. En résulte une oeuvre hétéroclite, qui comme Les Garçons et Guillaume, à table, lui aussi issu d'un one-man-show cathartique, a probablement perdu de sa force dans sa traduction en langage cinématographique. 

Il n'empêche: ces Chatouilles sont un film important. Le regard  du critique importe peu. Celui du psy a été bluffé. Celui de l'humain bouleversé. Je pense à tous mes patients qui vont le découvrir...

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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