Chardon ardent

Critique de "Le Chardonneret", de John Crowley (sortie le 18 septembre 2019).

Theo Decker, 13 ans, a survécu à l'explosion du musée où sa mère a elle-même péri. Il grandit sans autre attache qu'un petit tableau qu'il a subtilisé juste après l'explosion: Le Chardonneret, de Carel Fabritius, symbole du souvenir éternel de son vécu traumatique mais aussi de la survivance de la beauté. Un récit initiatique poignant sur la culpabilité du survivant...

On pourra reprocher quelques longueurs au film issu du très beau - mais lui aussi très long - roman de Donna Tartt. Ce qui l'empêche probablement d'être aussi foisonnant et épique qu'il aurait pu, ou dû être. Il n'importe: Le Chardonneret reste une subtile et émouvante métaphore autour du vécu traumatique, entre destruction et reconstruction. Particulièrement émouvante puisqu'il s'agit d'un jeune enfant. Particulièrement douloureuse parce que le traumatisme est double : rescapé de l'attentat, Theo a également perdu sa mère. Il est même triple, si l'on considère qu'il s'accuse d'avoir été la cause de leur présence sur les lieux de l'explosion. 

L'œuvre repose sur une brillante idée : avoir représenté à travers le tableau d'un maître hollandais - la seule de ses œuvres à avoir survécu à l'incendie de son atelier - toute l'ambivalence de la mémoire, prison mortifère pour le jeune Theo, mais aussi seul espoir de reconstruction et de rédemption. Car au-delà de sa volonté de conserver cette relique envers et contre tout se dessine l'obsession développée autour du moment traumatique, qu'il semble vouloir revivre éternellement comme en témoigne son attachement pour une jeune fille présente elle aussi sur les lieux du drame - mais qui, elle, ne peut qu’en être éloignée pour ne pas y repenser chaque seconde. C'est aussi à ce dilemme que la personne victime d'état de stress post-traumatique, mais aussi son thérapeute, sont inévitablement confrontés : se reconstruire autour du traumatisme ou en s'en démarquant ? Probablement en trouvant dans cette expérience destructrice les bases d'une refondation, mais encore plus, comme le suggère le final, en y identifiant la persistance du transcendant (on appréciera que Donna Tartt ait choisi la peinture flamande comme symbole de la beauté immanente de l'art). 

Le film se présente sous la forme d'un long et hypnotique cauchemar éveillé, à la musique envoûtante et empreinte d'une tristesse qui ne semble pas destinée à être dépassée mais plutôt intégrée à la complexité de la vie. Il est servi par deux acteurs au jeu radicalement différent, illustrant chacun les deux facettes de la personne traumatisée : le jeune Oakes Fegley prête au jeune Theo une colère rentrée et une sagesse précoce grâce à un jeu tout en nuances et en authenticité, alors que le faussement lisse Ansel Elgort confère à l'adulte une carapace, une apparence détachée, destinées à ensevelir les douleurs secrètes, et maintenues au prix de conduites addictives. Avec toujours ce double mouvement : s'éloigner du cœur de la blessure pour toujours y être ramené...

 

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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