"C’est inadmissible de faire 18 heures consécutives quand on est soignant"

Dans la nuit du samedi 8 juin au dimanche 9 juin, trois paramédicaux de l’hôpital Saint-Antoine (Paris) ont été contraints de travailler 18 heures d’affilée, en raison d’une nouvelle vague d’arrêts maladie qui a frappé l’établissement. 15 paramédicaux sur 19 « épuisés par leurs conditions de travail », précise le collectif inter-urgences dans un communiqué daté du 8 juin, n’ont pas pu prendre leur poste. Conséquence : trois paramédicaux de l’équipe de jour ont dû rester pour continuer de prendre en charge les patients. La direction affirme avoir le droit de les obliger à travailler 18 heures durant pour attendre la relève de l’équipe du lendemain. Ce qui signifie ne pas « se soucier de la fatigue et de l’épuisement des agents qui, après plus de 12 heures de travail, ne seront pas en capacité d’effectuer leur travail avec le degré de concentration qu’exige la prise en charge d’êtres humains » selon le collectif inter-urgences qui regrettait que la direction n’estimait pas « le besoin de délester les urgences de Saint-Antoine alors que son effectif est réduit à sa moitié. C’est dire l’inconscience de la direction qui, une fois de plus, met en danger son personnel et les patients. » Pour en savoir plus sur les événements récents aux urgences de Saint-Antoine, nous avons interrogé Abdel Dougha, aide-soignant de nuit à Saint-Antoine, et membre du collectif inter-urgences.
 

What’s up Doc. Que s’est-il exactement passé dans la nuit de samedi à dimanche aux urgences de Saint-Antoine ?

Abdel Dougha. Trois personnes de l’équipe de jour ont travaillé 18 heures d’affilée, soit jusqu’à 7 heures du matin le dimanche matin. D’après les informations dont je dispose, les trois infirmières sont des stagiaires de la fonction publique, elles ne sont pas titulaires. C’est au moment du changement d’équipe qu’on a réuni dans une salle les paramédicaux de l’équipe de jour, pour leur dire qu’il n’y avait pas de relève et qu’ils cherchaient donc des volontaires. Une personne s’est portée volontaire parce qu’elle n’avait pas d’enfants. Ces trois stagiaires sont restées car elles ne savaient pas si elles avaient le droit ou pas de refuser de faire des heures supplémentaires. Elles ne savaient pas trop sur quel pied danser, donc elles ont accepté. Mais elles ont très mal vécu ces 18 heures de travail d’affilée, car elles sont sorties sur les rotules… C’est inadmissible de faire 18 heures consécutives quand on est soignant (paramédical, NDLR), car il y a des risques de faire des erreurs. On peut par exemple se tromper de dosage. Quand on travaille aux urgences, ce n’est pas comme si on travaillait avec des objets à l’usine. Ce sont des vies qu’on a entre les mains.

"Au-delà de 12 heures, il s’agit d’une réquisition."

WUD. Quelle est la légalité en matière de temps de travail pour les paramédicaux ?

A D. Les paramédicaux sommes soumis à des textes de loi qui disent qu’ils ne peuvent pas travailler plus de 12 heures. Au-delà de 12 heures, il s’agit d’une réquisition. Donc, c’est un peu comme si on avait « réquisitionné » trois personnes de garde pour les faire travailler jusqu’à 7 heures le lendemain. Cela signifie donc qu’elles ne pourront pas travailler le jour d’après car il faudra autant d’heures de repos pour qu’elles puissent à nouveau travailler. Donc, ce qu’a fait la direction, c’est reculer pour mieux sauter.

 
WUD. Que s’est-il passé la nuit de dimanche à lundi à Saint-Antoine ?

A D. La nuit dernière, aucune solution n’avait été trouvée. 12 paramédicaux sur 19 étaient en arrêt dans la nuit de dimanche à lundi : 7 aides-soignants sur 9 étaient en arrêt, contre 5 infirmiers sur 10. Il y a donc eu un délestage à 21h30 hier soir. En dehors des urgences vitales, les services urgences de Saint-Antoine ont été clôturés en raison d’un manque de personnel.

"Les soignants en arrêt sont en burn-out"

 

WUD. Pourquoi ces soignants sont en arrêt ?

A D. La plupart des soignants en arrêt sont en burn-out. Ils ne s’arrêtent pas parce qu’ils ont envie de s’arrêter, ils s’arrêtent parce qu’ils sont fatigués, aussi bien sur le plan physique que psychologique. C’est une façon de se protéger. Quels autres moyens ont-ils pour se protéger ? Ils ne peuvent pas poser de congés. De plus, quand tu es gréviste, tu es assigné, donc tu continues à travailler. Le seul moyen de se protéger, c’est donc de se mettre en arrêt. C’est légitime.

"Une prime, on peut te l’enlever deux à trois mois plus tard"

 

WUD. Où en sont les négociations ?

A D. Une délégation du collectif Inter-urgences a été reçue au ministère de la Santé jeudi dernier. Mais les propositions que l’on nous a faites ne sont pas à la hauteur de ce qu’on demandait.  On nous propose une prime "danger"de 96 euros bruts par mois pour 20 jours travaillés, plus une prime "oneshot" de 250 euros. Or, nous demandons la reconnaissance de la spécificité du travail aux urgences, c’est-à-dire une revalorisation salariale pérenne liée à notre activité d’un montant de 300 euros nets par mois. Ce n’est pas une prime, mais une revalorisation. Car une prime, on peut te la donner et te l’enlever deux à trois mois plus tard. On demande aussi que l’effectif soit cohérent avec la charge de travail. Non demandons aussi des lits d’aval, car il arrive souvent que, en raison de manque de lits d’aval, on garde les patients aux urgences sur des brancards. C’est inhumain de laisser des personnes âgées durant des heures sur un matelas d’une épaisseur de quelques centimètres, c’est de la maltraitance. Ce n’est pas normal qu’en 2019 on garde à l’hôpital des gens d’un âge avancé toute la nuit aux urgences….
 
 

Portrait de Julien Moschetti

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