Brute ou pas brute, épisode 5 : Henri Duboc

À la suite de la publication par Martin Winckler des Brutes en blanc, son livre dénonçant la maltraitance médicale, la rédaction a décidé de donner la parole aux accusés. Aujourd’hui, c’est Henri Duboc qui répond à nos questions.

La publication des Brutes en blanc, le livre de Martin Winckler dénonçant la maltraitance médicale, a suscité une immense polémique dans la profession. La rédaction estime qu'il est aussi caricatural de considérer tous les médecins comme des brutes que de nier l’existence de la maltraitance. Nous avons donc décidé de faire parler le terrain en demandant à des praticiens de réfléchir à la question à partir de leur propre expérience. Après Dominique Dupagne,  Baptiste Beaulieu, Christian Lehmann et Cécile Monteil, c’est Henri Duboc, MCU, gastroentérologue et auteur d'anticipation qui s’est prêté à l’exercice.

 

What’s up Doc. As-tu en mémoire une situation dans laquelle tu as pu te conduire de manière inappropriée, de sorte que ton patient voie en toi une « brute » ?

Henri Duboc. Oui. J’étais interne, et j’ai fait ma première gastroscopie sans AG à un SDF. Un cauchemar pour le patient autant que pour moi. Impossible de lui faire passer la bouche œsophagienne, il était pris de vomissements incoercibles, il a fallu pousser. C’était d’autant plus dur que j’ai une maladie cœliaque : des FOGD (fibroscopie œso-gastro-duodénale, ndlr), j’en avais déjà eu une bonne dizaine, et je savais exactement ce qu’il était en train de vivre.

WUD. Quels sont les facteurs qui ont mené à cette situation ?

HD. Mon chef, un type qui avait une très haute opinion de lui-même. À la fin de la visite, j’entends derrière moi : « M. Duboc ? C’est l’heure de devenir gastroentérologue ! » Comme si faire sa première FOGD sans AG était un dépucelage, dans la pure tradition cro-magnonne ! Je me suis fait coincer, je n’ai pas eu le choix, je l’avais sur le dos et le patient était déjà installé. Là, je lui ai dit : « Franchement j’aimerais plutôt essayer sous AG, et... » Et rien du tout. Il fallait le faire, c’était comme ça.  

WUD. As-tu changé quelque chose dans ta manière d'exercer à la suite de cet épisode ?

HD. Honnêtement ? Je n’ai pas eu besoin de ça. J’ai été un enfant malade, et je connais le monde de l’hôpital depuis que j’ai trois ans. À douze ans, pour une appendicite, j’ai eu droit au toucher rectal de l’interne de chir’ en mode « ni bonjour ni merde ». À quinze ans, alors que j’avais un retard de croissance, le pédiatre m’a défroqué sans prévenir pour me mesurer un testicule avec un pied à coulisse. Heureusement, mon frère et ma mère ont éclaté de rire. Le pédiatre est devenu rougeâtre, hyper vexé. C’est devenu un souvenir de famille assez rigolo.

WUD. Tu n’as rencontré que des maltraitants dans ton parcours de patient ?

HD. Bien sûr que non. Je suis aussi passé entre les mains du Pr Annie Barrois, une pédiatre merveilleuse de Garches qui m’a tout bonnement sauvé la vie. Pendant mon appendicectomie, il y a eu Edith Dupont, ma pédiatre de quartier, attachée à Robert Debré, qui a vidé mon infâme plateau repas au nez d’une infirmière acariâtre qui me forçait à manger sans que j’aie repris mon transit. Et il y a deux ans, il y avait ce FFI de chirurgie, bienveillant, brillant, rassurant qui était toujours là quand j’appelais. La maltraitance n’est pas une affaire de médecins. Que ce soit chez les flics, à la poste, où à l’hôpital, c’est une affaire de personnes : j’estime que 10 % des gens gâchent le travail des 90 % restants.

WUD. Penses-tu que Martin Winckler ait raison d'attirer l'attention du public sur ce qu'il appelle la maltraitance ?

HD. Oui. C’est un combat fondamental qui ne s’arrêtera jamais. Malheureusement, Martin Winckler a extrêmement mal défendu son point de vue, sur la forme c’est complètement raté. C’est un ouvrage d’anthropologie : le chercheur observe la tribu des médecins. Il isole quelques comportements déviants, en fait la description, et c’est parti pour généraliser en écrivant « à l’hôpital », « dans les universités »… Le combat contre la maltraitance est trop important qu’on le traite de cette façon.

WUD. Qu’aurait-il fallu faire, alors ?

HD. Pour faire avancer une cause il faut la chiffrer. Bosser. Enquêter, plutôt que balancer « j’ai vu, il m’est arrivé ». Et être à jour. Le livre de Martin Winckler est vraiment dur à lire pour ceux qui font bouger les lignes sans l’avoir attendu. L'auteur maltraite ses jeunes consœurs et confrères, comme s’ils entretenaient une situation qui a considérablement évolué depuis sa sortie de la fac. J’ai par exemple le privilège d’enseigner sur le simulateur d’endoscopie au centre iLumens. Tous les DES de gastroentérologie y passent en premier semestre, et la première chose que je raconte à mon groupe, c’est justement ma première endoscopie cauchemardesque. Dans le train du « plus jamais ça », Martin Winckler se croit un peu trop tout seul, et surtout, il est très en retard.

 

Pour lire le premier épisode de notre série «  Brute ou pas brute ? » avec Dominique Dupagne, c'est par ici ! Pour le deuxième, avec Baptiste Beaulieu, c'est par là, et pour le troisième, avec Christian Lehmann, c’est par ici. Quant au quatrième, avec Cécile Monteil, il vous attend ici.

Portrait de La rédaction

Vous aimerez aussi

Acheter un appart’ ou son cabinet en Société Civile immobilière (SCI), c’est possible. Et encore mieux vaut prévenir que pâtir, la SCI peut vous...
La Consult' SPIN-OFF de Marion Bernstein

Le Dr Marion Bernstein, médecin généraliste, nous explique comment et pourquoi elle est devenue accro aux téléservices de l'assurance maladie...

Le gros dossier

 

Le magazine What’s Up Doc est édité par l’agence Planète Med.