Alcool : comment les lobbyistes ont gagné

L’Association Nationale de Prévention en Alcoologie et Addictologie (ANPAA) vient de publier son deuxième rapport d’observation sur les pratiques des lobbies de l’alcool. Et dévoile leur stratégie pour contrer toute tentative de mise en œuvre d’une politique de santé publique réellement efficace en matière de réduction du risque alcool.
 

« Il y a un fléau de santé publique quand la jeunesse se saoule à vitesse accélérée avec des alcools forts ou de la bière, mais ce n’est pas avec le vin… », déclarait Emmanuel Macron le 22 février 2018. Des propos semblables à ceux du ministre de l’agriculture et de l’alimentation, Didier Guillaume, qui clamait haut et fort un mois plus tôt une contre-vérité : « Le vin n’est pas un alcool comme un autre. »
 
Ces déclarations ne sont pas le fruit du hasard selon l’Association Nationale de Prévention en Alcoologie et Addictologie (ANPAA) qui vient de publier son deuxième rapport d’observation sur les pratiques des lobbies de l’alcool. Elles reflètent une année 2018 caractérisée par « une série d’initiatives menées par l’ensemble des filières alcool - et plus particulièrement viticole - qui bénéficie de la compréhension du Président de la République. » Le ver était donc dans le fruit.
 
La stratégie du lobby alcoolier 1 vise en effet « à se positionner comme un « acteur de prévention » auprès des pouvoirs publics afin de pouvoir diffuser leurs propres messages de prévention, centrés uniquement sur la responsabilité individuelle des consommateurs », selon l’ANPAA.
 
Le revers de la médaille est malheureusement que « l’impact de l’environnement sur les consommations (publicité, accessibilité, prix) est volontairement passé sous silence, de même que toute proposition visant à instaurer des mesures contraignantes », ajoute l’ANPAA. Un tour de passe-passe qui s’est avéré payant puisque les producteurs ont été associés par l’Élysée à l’élaboration de la politique de prévention en matière de consommation d’alcool.

Un conflit d'intérêts criant 

 
Or, « le conflit d'intérêts est criant : confier une politique de réduction du risque alcool à des acteurs dont l’intérêt économique est de vendre le plus possible est nécessairement antinomique », fustige l’ANPAA dans le rapport.
 
La stratégie du lobby alcoolier a été mise en pratique en plusieurs étapes. Tout d’abord, le gouvernement a associé les professions viticoles au Plan National de Santé Publique « Priorité Prévention », au grand dam des associations de santé publique et d’addictologie.
 
Leur plan de prévention était truffé de « données statistiques incomplètes », proposait une « vision biaisée de la réalité des dommages liés à la consommation d’alcool en France », et tablait sur des « mesures non contraignantes reposant uniquement sur la bonne volonté des acteurs », tacle l’ANPAA qui a publié dans la foulée une version revue et corrigée du plan avec une liste de mesures.
 
Désireux de s’afficher en tant qu’acteurs de prévention, les lobbyistes ont corroboré leur « plan de prévention » d’une infographie publiée sur le site internet de Vin & Société pour faire passer le message suivant : le vin est « bon pour la santé » car « il peut être bénéfique sur certaines pathologies » : maladies cardiovasculaires, certains cancers, maladies neurodégénératives, maladies osseuses…

Pas d'effet protecteur à faible dose 

Or, cette infographie contredisait toutes les études rigoureuses d’un point de vue scientifique. Notamment la dernière en date, publiée en août 2018 dans la revue The Lancet, qui fait aujourd'hui référence.  Selon cette étude internationale indépendante, « un seul verre par jour suffit à augmenter le risque de développer l'un des 23 problèmes de santé associés à l'alcool. Il n'existe pas d'effet protecteur à faible dose », précise l’ANPAA.
 
Une fois l’opinion publique manipulée, la stratégie du lobby alcoolier a consisté « verrouiller » la politique alcool, précise le rapport. En février 2018, Emmanuel macron annonce qu’il n'y aurait pas "d'amendement pour durcir la loi Evin" restreignant la publicité pour les boissons alcooliques tant qu'il sera président.
 
Puis, plusieurs amendements concernant la fiscalité de l’alcool soutenus par les acteurs de santé publique font l'objet d'un avis défavorable du gouvernement, dans le cadre des débats sur le projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS 2019).
 
Un amendement visait par exemple à étendre la taxe sur les prémix (mélanges à base d’alcool et de boissons très sucrées) aux vins aromatisés qui rencontrent un grand succès auprès des jeunes. Adopté au Sénat, il a été rejeté à l’Assemblée nationale suite à un avis défavorable du gouvernement qui a invoqué la présentation future du Plan national de mobilisation contre les addictions 2018-2022 (plan MILDECA).
 
Présenté en janvier 2019 après un an d’atermoiement, celui-ci a déçu, « notamment sur le volet alcool, les mesures proposées n’étant pas à la hauteur de la 2ème cause de mortalité évitable en France » selon l’ANPAA.

Bruxelles flanche à son tour

 
Les lobbyistes ont aussi pesé de tout leur poids au sommet de l’Europe, semble-t-il. A la demande de la Commission européenne, les producteurs d’alcool avaient rendu en mars 2018 une proposition d’auto-régulation en matière d’étiquetage des boissons alcooliques. Proposant un système "à la carte" sans caractère contraignant.
 
Cette proposition était « loin de répondre aux attentes légitimes des consommateurs qui veulent une information lisible et immédiatement accessible », estime l’ANPAA. C’est la raison pour laquelle « la Commission européenne a ensuite fait l’objet d’un intense lobbying visant à éloigner le spectre d’un rejet » de la proposition, précise le rapport.
 
Un lobbying efficace une fois de plus, puisque le Commissaire européen à la Santé a finalement renoncé à passer par la voie législative .  
 
Mais l’ANPAA est loin de s’avouer vaincue. L’association espère désormais que la campagne de prévention lancée en mars 2019 par Santé publique France « permettra de déconstruire les idées reçues, malheureusement encore très présentes, et aidera les Français à réduire les risques liés à une consommation parmi les plus élevées au monde ».
 
1 : association « Vin et Société » et « « Avec modération ! », fédération professionnelle « Brasseurs de France », Fédération Française des Spiritueux, Fondation pour la Recherche en Alcoologie (FRA)…

Portrait de Julien Moschetti

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