Agressions sexuelles des médecins : trop de pouvoir, pas assez de supervision ?

Les multiples agressions sexuelles de médecins sur des patients aux États-Unis ne sont pas surprenantes, selon un interne en médecine à la London School of Hygiene & Tropical Medicine qui vient de publier un article dans le BMJ Opinion. L’affaire #MeToo a en effet montré « combien le pouvoir, le prestige et le sentiment d’invincibilité sont des facteurs qui donnent l’impression que les gens peuvent s’en tirer en exploitant les autres ».

En janvier 2017, un célèbre médecin américain, le Dr David Newman, a été condamné à deux ans de prison pour avoir abusé sexuellement de ses patients.  Cet homme de pouvoir est un blanc. Il avait agressé sexuellement une patiente noire dans la salle d’urgence de l'un des hôpitaux universitaires les plus prestigieux des États-Unis (le Mount Sinai Hospital à Manhattan), rappelle Abraar Karan, un interne en médecine à la London School of Hygiene & Tropical Medicine (1), dans un article publié le 28 novembre dans le BMJ Opinion.

Le jour où les médias ont révélé que le Dr David Newman avait agressé sexuellement des patients, tout le monde est tombé des nues tellement tout cela paraissait incroyable et improbable. Mais, pour Abraar Karan, cette histoire n’avait rien de très surprenante.

En effet, l’affaire #MeToo a montré « combien le pouvoir, le prestige et le sentiment d’invincibilité sont des facteurs qui donnent l’impression que les gens peuvent s’en tirer en exploitant les autres », estime Abraar Karan qui ajoute que les agressions sexuelles de médecins sur des patients sont nombreuses aux États-Unis. Et d’ajouter que la NHS (National Health Service), en Grande-Bretagne, a signalé le fait que les médecins utilisent leur statut de super-héros pour abuser de patients.

La partie immergée de l'iceberg 

Mais ces agressions sexuelles ne se limitent pas aux médecins « superstars », affirme Abraar Karan qui considère que « tout médecin, en raison de son pouvoir relatif, court le risque d’en abuser. Les cas de superstars sont peut-être ceux qui font l'actualité, mais je crains qu'ils ne soient que la partie immergée de l'iceberg ».
 
Pour quelles raisons ? Parce que « nous savons que ce pouvoir en médecine, créé et perpétué par des hiérarchies obsolètes, a conduit à des agressions non seulement de patients, mais également d'étudiants en médecine, du personnel et d'autres professionnels de la santé », poursuit Abraar Karan qui fait allusion à une étude de 2011 qui été constaté que plus du tiers des stagiaires en médecine aux États-Unis avaient subi une forme de harcèlement ou de discrimination de la part de médecins plus expérimentés.

Trop de pouvoir et pas assez de supervision

Par ailleurs, Abraar Karan estime que la médecine universitaire aux États-Unis souffre d’un sérieux problème de pouvoir : « Trop de médecins ont trop de pouvoir mais il n’y a pas assez de supervision pour contrôler ce pouvoir. Tout médecin peut nuire à un patient ou à un collègue, tandis que ceux qui sont exceptionnels dans leur spécialité sont potentiellement plus immunisés contre les conséquences. »
 
L’auteur de l’article se demande également si le succès, la renommée et le pouvoir exacerbé de certains médecins n’a pas tendance à les éloigner des qualités requises pour être un bon médecin. Dans un billet précédent, il expliquait en effet que le système de santé américain déshumanisait les patients. Il se demande donc à juste titre si les pouvoirs sans bornes dont disposent certains médecins ne finiraient pas à la longue par les déshumaniser.
 

Une enquête française sur les violences sexuelles subies par les externes
29,8 % des externes ont subi des violences sexuelles dans le cadre de leurs études, selon les conclusions d’une enquête menée par deux doctorantes en médecine, Line Zou Al Guyna et Malyza Mohamed Al. En fin de second cycle, la prévalence était particulièrement forte : notamment chez les femmes (61,9 %). Les deux doctorantes ont interrogé 2 208 externes d'Île-de-France : 29,8 % ont déclaré avoir vécu au moins une situation de violence sexuelle (harcèlement sexuel et agression sexuelle) durant leurs études de médecine. En fin de second cycle (DFASM3), la prévalence des violences sexuelles était particulièrement forte : 45,1 % tous sexes confondus, et 61,9 % chez les femmes. Pour lire notre interview des deux doctorantes, cliquez ici.

Mais comment arrêter les médecins susceptibles de commettre des agressions sexuelles ? Il faudrait tout d’abord lutter contre le burn-out, suggère Abraar Karan qui pointe du doigt la prévalence du burn-out et de la dépression chez les étudiants en médecine. De plus, les étudiants qui sont les plus touchés par le burn-out sont plus susceptibles de se comporter de manière non professionnelle et sont moins susceptibles d'avoir une vision altruiste de la prise en charge des patients, selon une étude de 2015.    

Par ailleurs, une autre étude qui portait sur la Turquie a révélé qu'entre la première et la troisième année d'école de médecine, les étudiants sont devenus nettement moins empathiques...

La faute aux épreuves d'admission

Autre problème de taille soulevé par Abraar Karan, « il est possible que nous ne sélectionnions pas le bon type de personnes pour être médecin. Aux États-Unis, les épreuves d'admission sont encore fortement axées sur les résultats des tests, ce qui signifie que vous aurez des médecins qui sont très doués pour les tests. » Une situation qui n’est pas sans rappeler les ECN
 
Selon Abraar Karan, ces épreuves n’accordent pas assez d’importance à ce que les patients considèrent généralement comme important : « Un médecin qui écoute, qui se soucie des patients, qui est empathique et qui les met sur un pied d'égalité ». Des traits de caractères associés à l'intelligence émotionnelle.

Le pouvoir pousse à la corruption  

En attendant de trouver des solutions pour remédier à ces maux, « nous ne devons pas oublier que le pouvoir fera toujours courir le risque de corrompre ceux qui le manient, surtout quand il n’y a pas de système pour le contrôler », met en garde Abraar Karan qui regrette que nous entendions trop souvent « le récit de docteurs et d’universitaires prestigieux qui ont été protégés par leurs institutions à la suite d’allégations d’agressions sexuelles ».
 
Et de conclure que, quand une maladie se présente et que vous avez besoin d’un médecin à vos côtés, « vous désirez que l’on vous traite avec respect et attention, mais aussi que l’on vous reconnaisse comme un être humain. Les médecins qui se considèrent comme des dieux vivants en seront incapables. Nous n’avons donc pas besoin de docteurs en médecine plus puissants, nous avons surtout besoin de bonnes personnes ». Que ces médecins soient américains, anglais ou français…
 
(1) Abraar Karan est résident en médecine interne à la Brigham and Women's Hospital / Harvard Medical School et prépare actuellement un diplôme en médecine tropicale à la London School of Hygiene & Tropical Medicine.

Pour prolonger la lecture : "Les violences sexuelles sont banalisées par les étudiants"

Portrait de Julien Moschetti

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