"Les violences sexuelles sont banalisées par les étudiants"

29,8 % des externes ont subi des violences sexuelles dans le cadre de leurs études, selon les conclusions d’une enquête menée par deux doctorantes en médecine, Line Zou Al Guyna et Malyza Mohamed Al. En fin de second cycle, la prévalence était particulièrement forte : notamment chez les femmes (61,9 %). Interview croisée des deux doctorantes.
 

What’s Up Doc. Quels résultats faut-il retenir de votre étude ?

Dr Line Zou Al Guyna. La situation est assez alarmante. Nous avons interrogé 2 208 externes d'Île-de-France : 29,8 % ont déclaré avoir vécu au moins une situation de violence sexuelle (harcèlement sexuel et agression sexuelle) durant leurs études de médecine. En fin de second cycle (DFASM3), la prévalence des violences sexuelles était particulièrement forte : 45,1 % tous sexes confondus, et 61,9 % chez les femmes. Nous avons remarqué que la prévalence augmentait au fil du cursus : c’est la promotion DFASM3 qui a la prévalence la plus importante, notamment parce que ces étudiants ont réalisé plus de stages que les autres.
 

WUD. En quoi votre étude diffère des autres études qui existent sur le sujet ?

LZAG. On retrouve beaucoup d’études dans le monde sur le sujet des violences sexuelles au cours des études de médecine. Mais rares sont les études sur le sujet en France. L’ISNI (InterSyndicale Nationale des Internes) a réalisé en 2017 une enquête sur la prévalence des violences sexistes et sexuelles, mais elle portait uniquement sur les internes. En 2014, une autre enquête nationale sur les violences faites aux femmes portait sur les étudiants en médecine en général. Mais, il n’y a pas jusqu’à présent en France de véritable étude qui se concentrait sur les externes.

Plus on multiplie les stages et plus les risques de violences sexuelles augmentent 

WUD. Quelles sont les populations les plus vulnérables aux violences sexuelles ? Quels sont les facteurs associés à ces situations ?

LZAG. Notre étude montre une prévalence des violences sexuelles plus importante chez les femmes. En outre, plus on avance dans les promotions, plus on multiplie les stages et plus les risques de violences sexuelles augmentent. Quand on arrive en DFASM3, on a déjà fait une multitude de stages, donc on a plus de chances d’avoir été confronté à des situations de violence sexuelle. C’est aussi durant les stages de chirurgie que les situations de violence sexuelle sont les plus importantes.
Dr Malyza Mohamed Ali. La prévalence des violences est particulièrement forte dans les services où il y a beaucoup de hiérarchie, là où les soignants sont soumis à une forte pression, là où ils travaillent beaucoup, notamment de nuit. On observe aussi un effet de hiérarchie : ce sont le plus souvent les supérieurs hiérarchiques qui harcèlent les étudiants et ce sont souvent les plus jeunes qui sont touchés… Enfin, cela n’apparait pas dans la thèse, mais les personnes les plus vulnérables sont aussi les étudiants étrangers et ceux qui sont en situation de précarité sociale.

 
WUD. Quelles sont les conséquences des violences sexuelles pour les étudiants qui en sont victimes au cours des études de médecine ?

MMA. Les violences sexuelles retentissent sur la construction identitaire du médecin en devenir, mais aussi sur sa santé mentale et physique. Plusieurs études ont montré que les violences sexuelles induisent de lourdes conséquences notamment psychiques et somatiques, parfois secondaires à un syndrome de stress post-traumatique : anxiété, irritabilité, insomnie, dépression parfois sévère avec idées suicidaires, conduites addictives. D’autres études montrent que les étudiants victimes de violence sexuelle manquent de confiance dans leurs compétences cliniques et se remettent plus en cause que les autres. Ils envisagent aussi davantage d’arrêter leurs études de médecine.

Les victimes finissent par se dire « ce n’est pas si grave que ça »

WUD. Vous évoquez aussi une accoutumance aux violences et une banalisation des violences dans votre étude…

LZAG. Oui, quand le harcèlement sexuel ou les violences sexuelles se produisent, les étudiants sont choqués au début. Puis, quand cela se répète, ils finissent par se dire que c’est normal. Ils s’habituent avec le temps et se disent par exemple : « C’est l’humour typique des études médicales ». Le problème, c’est que ces les violences sont banalisées parce que les étudiants n’ont pas conscience du caractère répréhensible de ces actes.
MMA. Au fur et à mesure que le temps passe, les victimes finissent par se dire « ce n’est pas si grave que ça » et elles développent des stratégies d’évitement. Dans certaines études, beaucoup disent qu’ils n’ont pas dénoncé les actes parce que ce n’était pas grave, parce que ce n’était pas de la violence… De plus, les femmes médecins qui ont vécu des violences sexuelles ou du harcèlement sexuel les relativisent en disant que c’est un métier difficile, que les études sont longues, que c’est un milieu d’hommes… Donc elles finissent en quelque sorte par l’accepter. C’est normal en quelque sorte parce que ces violences sont en partie liées aux difficultés du métier, mais il ne faut pas s’arrêter à ça. Il y a aussi le fait que l’on peut être perçu comme quelqu’un de faible dans un milieu dur où il faut encaisser les coups, surpasser les difficultés. Donc, si on n’encaisse pas les coups, cela peut donner à penser que l’on n’est pas prêt à faire ce métier. On retrouve aussi le discours suivant à l’hôpital : « Tu es choqué au début parce que tu es jeune, mais, au fur et à mesure, tu apprendras à passer outre et à « t’assagir » ». Cela revient à minimiser les faits, comme quand les étudiants sont confrontés pour la première fois à de mauvaises nouvelles comme l’annonce de la mort. C’est dur au début, mais on apprend à être un peu plus stoïque, à apprendre à encaisser ce genre de choses… Le même genre de discours se produit quand il s’agit de violences sexuelles.

Plus les gens sauront que c’est illégal, plus on sortira de la banalisation des violences sexuelles

WUD. Est-ce que l’humour à connotation sexuelle dans le milieu médical permet de faire passer la pilule du harcèlement ou des violences sexuelles ?

MMA. L’humour sexiste est une stratégie assez banale de dédramatisation des violences sexistes. On peut aussi se demander si l’humour carabin en rajoute encore une couche. En réalité, c’est assez difficile de le savoir. On l’a bien vu quand on a fait notre enquête : tous les étudiants avaient une vision différente de l’esprit carabin. Cet « esprit » n’est pas du tout uniforme, il n’y a pas de règlement écrit, de mode de fonctionnement particulier.
 

WUD. Autre constat de votre enquête : une large majorité d’étudiantes (80 %) ne sont pas au courant que les actes subis tombent sous le coup de la loi…

MMA. Il ne s’agit pas véritablement d’actes « subis ». Nous avons interrogé tous les étudiants, qu’ils soient victimes ou non. On montre des images en leur demandant par exemple s’ils ont vécu ou entendu parler de telle ou telle situation, sans nommer ce qu’il se passe avec des mots précis. On leur demande ce qu’ils en pensent, puis on leur montre à nouveau les mêmes images en leur demandant si elles leur semblent répréhensibles, s’il s’agit d’actes immoraux ou illégaux. Il y a quatre situations décrites par les dessins : drague, « harcèlement au staff », « agression au bloc » et « harcèlement au poste de soins ». Or, seuls 21,1 % des participants ont bien identifié toutes les situations comme répréhensibles ou non. Nous avons donc démontré que 80 % des étudiants ne se rendent pas compte que c’est illégal ou répréhensible. Mais cela ne m’étonne pas car, quand j’étais à leur place, je ne savais pas non plus qu’il s’agissait de harcèlement. Malheureusement, nous avons récolté peu d’informations par rapport à la formation et la sensibilisation des étudiants sur ces problématiques. Donc il est difficile de dire si le fait de former et de sensibiliser les gens leur permet de mieux reconnaitre les situations. Mais il est possible que, plus les gens sauront que c’est illégal, plus on sortira de la banalisation des violences sexuelles.

Je n’ai pas l’impression que #MeToo ait un impact important

WUD. Est-ce qu’il y a actuellement une prise de conscience de violences sexuelles dans le monde médical ? Est-ce que les choses ont changé depuis le mouvement #MeToo ?

LZAG. Oui, dans notre faculté (université Paris Diderot), on retrouve pas mal d’affiches sur le sujet dans les couloirs de la fac. Un théâtre forum sur la question sera également bientôt organisé. Et puis, cela bouge parce que les victimes en parlent de plus en plus.
MMA. Il n’y avait pas de campagnes de sensibilisation particulières sur les violences sexuelles quand j’étais externe il y a 5 /6 ans. Mais les choses ont changé. Aujourd’hui, les étudiants de la plupart des facultés ont un amphi de sensibilisation sur ces questions en début d’année. Il y a aussi le CLASCHES, le collectif de lutte contre le harcèlement sexuel dans l'enseignement supérieur et toutes les campagnes d’affichage dans certaines facs. Sans oublier le colloque international en 2017 sur les violences sexistes et sexuelles dans l’enseignement supérieur et la recherche à Paris Diderot. Des ministres se sont déplacés. Je ne pense pas qu’il y avait des événements de cette ampleur il y a quelques années, avant #MeToo. Ce mouvement était tellement important qu’on nous a parfois dit que l’on surfait sur la vague. Mais on avait commencé à travailler sur nos thèses avant l’affaire Harvey Weinstein (octobre 2017), car on les a soutenues en octobre 2018, après deux ans de travail. D’un autre côté, sans l’affaire Harvey Weinstein, je ne sais pas si l’enquête sur la prévalence des violences sexistes et sexuelles de l'Isni aurait existé. Il y a aussi le site « Paye ta blouse » qui publie depuis décembre 2017 les remarques sexistes subies par les femmes travaillant à l’hôpital. Cela a participé à libérer la parole. Mais au quotidien, je n’ai pas l’impression que #MeToo ait un impact important. Il n’y a par exemple pas de grand mouvement contre le sexisme à l’hôpital de la part des têtes hiérarchiques.

Les agresseurs sont perçus comme des demi-dieux

WUD. Savez-vous si des sanctions ont été prises contre les harceleurs depuis l’affaire Harvey Weinstein ?

MMA. C’est difficile d’avoir accès à ce genre d’informations. Les affaires se gèrent en général à huit-clos entre le personnel administratif ou l’Ordre des médecins. Certains disent : « Si on médiatise ces affaires, cela jette le discrédit sur la profession qui est déjà assez sous les feux des projecteurs en ce moment », ce que je peux tout à fait comprendre. Mais j’ai aussi confiance en la justice et en l’Ordre pour sanctionner les personnes qui le méritent.
 

WUD. Comment faire pour que la prévalence des violences sexuelles durant les études de médecine diminue à l’avenir ?

MMA. Je pense qu’il faut avancer à tous les niveaux pour que cela bouge. Il faut d’abord qu’on parle aux étudiants, qu’on leur donne des clefs pour qu’ils comprennent par exemple ce qui est légal ou pas. Il faut aussi participer à faire entendre la parole des victimes, ce qui sous-entend que les facs doivent s’investir pour qu’il y ait des représentants d’étudiants. Les victimes doivent identifier des structures ou des personnes à qui elles pourront parler, sans avoir peur que leurs stages ou leurs cours ne soient pas validés. Il faut aussi derrière une réponse à tous les niveaux : sur le plan administratif, judiciaire, policier… J’ai déjà entendu des remarques du genre « oui, on est au courant, mais, dans ce service, cela se passe toujours comme ça, donc, de toutes façons… » En général, les agresseurs sont perçus comme des demi-dieux. Il y a le poids de la hiérarchie, donc les gens pensent qu’ils sont intouchables, qu’on ne peut rien faire… Mais cela pourrait changer s’il y avait des suites judiciaires quand il se passe quelque chose.
 

Portrait de Julien Moschetti

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