Administratifs partout, médecins nulle part !

Quand il s’agit de lister les maux qui plombent notre système de santé, il en est un qui revient souvent en tête de liste : la suradministration. Trop de réglementations, trop de directeurs, trop de paperasse… Mais si le diagnostic est aisé, le traitement l’est beaucoup moins. 

 

C’est un drame inhérent au travail administratif : si les bénéfices qu’il apporte sont parfois difficiles à mesurer, les contraintes qu’il fait peser sont, elles, parfaitement palpables. C’est pourquoi certains médecins ont parfois une vision quelque peu biaisée de leurs conditions de travail. Pour caricaturer, ils seraient une armée de gentils docteurs en blouse blanche qui tentent de soigner les patients, et se trouveraient confrontés à une nuée de méchants administratifs en costume- cravate mettant toute l’ingéniosité dont ils sont capables à leur mettre des bâtons dans les roues. 

Et il faut bien dire que cette vision est corroborée par des chiffres éloquents, quoique diffusés par des acteurs non dénués d’arrière-pensées politiques. L’iFrap (Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques, un think-tank libéral focalisé sur la diminution de la dépense publique) a par exemple publié en septembre 2020 un rapport très commenté intitulé Sortir de la suradministration de la santé, véritable brûlot contre tout ce qui porte autre chose qu’une blouse blanche à l’hôpital.

La France, championne toutes catégories ? 

 On apprend ainsi que les dépenses administratives s’élèvent en France à 5,6 % des dépenses totales de santé, contre 4,6 % en Allemagne, par exemple. Le rapport tire également à boulets rouges sur le ministère de la Santé, ses 14 directions nationales, ses 18 Agences régionales de santé (ARS), les multiples agences sanitaires qui l’épaulent au quotidien... L’iFrap compare cette administration pléthorique à son homologue allemande parée de toutes les vertus : un ministre fédéral s’appuyant « sur une structure relativement légère », et sur « sept agences aux compétences clairement définies ».

Bien sûr, l’iFrap ne se prive pas d’attaquer « le carcan statutaire de la fonction publique hospitalière », dont les effectifs « ont crû de 30 % » entre 1998 et 2017. Résultat, l’emploi hospitalier représente 5 % de l’emploi total en France, ce que le think-tank considère comme un record. Pire : « Plus du tiers de ces effectifs sont des agents administratifs, techniques ou de service, alors que ce pourcentage se situe plutôt autour de 25 % en Espagne, en Allemagne ou en Italie », fulminent les auteurs de l’étude.

Il n’y a pas que le blanc dans la vie 

Cette approche a le don d’irriter Jean-Paul Domin, économiste de la santé spécialiste de l’histoire économique de l’hôpital et professeur à l’université de Reims. « Il y a tout un tas de professionnels qui font marcher l’hôpital autant que les soignants », souligne l’économiste qui prend l’exemple de la programmation des opérations, qui n’est pas effectuée par du personnel en blouse blanche, et qui nécessite cependant « des spécialistes de ces questions ».

Et qu’on n’aille pas dire au Champenois que les cliniques privées arrivent à soigner les patients avec beaucoup moins de personnel administratif. « On ne peut pas comparer un hôpital, avec les obligations de service public qu’il a, et une clinique qui peut par exemple se permettre de ne pas assurer les urgences, souligne-t-il. Les missions de service public nécessitent du personnel dont on peut facilement faire l’économie dans le privé. »

Ce qu’il faudrait, donc, c’est un outil qui permettrait de savoir si le niveau de dépenses administratives constaté est justifié, et à quoi il sert. Le problème, c’est qu’un tel outil relève de la chimère. « Il n’y a pas de critère qui permette de mesurer la suradministration », pointe Jean-Paul Domin.

En attendant qu’un chercheur de génie découvre un tel outil, qui lui vaudrait probablement à la fois le prix Nobel d’économie et le prix Nobel de médecine, le débat sur la suradministration risque bien de demeurer ce qu’il est actuellement : un débat politique.
 

La suradministration, c’est les autres 

Pour Jérôme Goeminne, directeur du GHT « Cœur-Grand-Est » et président du Syndicat des managers publics de santé (SMPS), il ne fait pas de doute que la santé est suradministrée. Mais ce n’est pas du côté des directeurs qu’il faut selon lui chercher le coupable.

What’s up Doc. L’hôpital souffre-t-il, oui ou non, de suradministration ?

Jérôme Goeminne. Bien sûr que oui. On s’en est notamment rendu compte pendant les deux vagues de Covid, durant lesquelles
se sont arrêtés tous les contrôles continus externes que subit l’hôpital. Beaucoup de gens ne se rendent pas compte qu’en temps normal, nous devons remplir chaque mois des documents de dizaines et dizaines d’onglets sur la situation budgétaire et financière de l’hôpital, qui mobilisent fortement les équipes, qui nécessitent parfois des réunions répétées avec les équipes soignantes. Ce travail continu s’est arrêté pendant la crise, ce qui fait que nous étions plus mobilisés pour répondre à la situation.

WUD. Vous êtes en train de nous dire que la suradministration n’est pas due aux directions hospitalières, mais aux ARS ?

JG. Nous avons besoin d’être contrôlés, il est tout à fait normal que nous rendions compte de ce que nous faisons. Mais on peut imaginer que ce contrôle soit annuel. Il se trouve d’ailleurs qu’en plus du contrôle mensuel, nous avons déjà un contrôle annuel. Faisons- nous confiance, et si à la fin de l’année nous ne sommes pas au rendez-vous, des mesures peuvent être prises.

WUD. Que répondez-vous à ceux qui trouvent excessif que le personnel administratif représente un tiers des agents de l’hôpital ?

JG. Que ce chiffre est faux. Nous avons fait un audit, et le personnel administratif représente entre 4 et 7 % de nos agents. Effectivement, si on prend en compte la partie logistique, l’entretien, la restauration, la blanchisserie (si elles sont internalisées), c’est différent. Mais attention : je pense qu’on peut encore optimiser, notamment si on arrête les contrôles continus dont je parlais.

Portrait de Adrien Renaud

Vous aimerez aussi

Alors que la population compte 1 à 2 sourds profonds pour 1000 personnes, les contours de leur prise en charge en soins courants restent flous. Et...

Après le Rhône et les Alpes Maritimes, c’est au tour de dix nouveaux départements de devenir le terrain d’expérimentation de la carte vitale...

Au CHU de Nice, les services d’infectiologie et de réanimation ont été pris d’assaut cet été. Un effervescence épidémique qui a convaincu la région...

Le gros dossier

 

Le magazine What’s Up Doc est édité par l’agence Planète Med.