Une étoile est Renée

Critique de "Judy", de Rupert Goold (sortie le 26 février 2020)

Au crépuscule de sa carrière, l'actrice et chanteuse Judy Garland se bat pour garder ses enfants et son nom en haut de l'affiche, et surtout contre ses démons... Une "Môme" made in US, en moins flamboyant et plus resserré. Mais une saisissante description d'un monde esclavagiste et sexiste, où l'artiste se consume de l'être tout en se débattant pour revendiquer son humanité et son droit au bonheur et à la liberté. 

Biopic à Oscars, Judy a bien rempli sa mission grâce à la récompense remportée de haute lutte par une Renée Zellwegger touchante et combattive en star borderline. Au vu de la tenue du film, curieusement discrète voire en bas débit, on peut estimer qu'elle contribue beaucoup à faire de cette histoire un peu plus que le téléfilm anglais auquel il ressemble. Rupert Goold est d'ailleurs avant tout un metteur en scène de théâtre londonien, et ces deux qualificatifs expliquent pour beaucoup la facture tout sauf hollywoodienne de ce film consacré à l'actrice emblématique de Hollywood. Emblématique et broyée.

Alors que le film est trop long d'au moins trente bonnes minutes et qu'il nous lasse voire nous perd dès qu'il est question des déboires conjugaux de l'actrice, il se ressaisit singulièrement dès qu'il aborde deux aspects de sa vie. Tout d'abord les flash-backs, procédé souvent casse-gueule mais qui ici confère une profondeur psychologique et dramatique au destin de Garland, enfant star façonnée par un ogre de cinéma, le producteur Louis B. Mayer qui n'avait rien à envier à Harvey Weinstein, et gavée de médicaments visant à l'asservir totalement à son métier sans horaires et sans limites. Voir Dorothy boulotter des amphétaminiques et des somnifères, être contrôlée H24 par une nanny tout sauf bienveillante, donne une dimension effrayante à cet envers du décor. Rien de neuf, mais le contrat est rempli, permettant de mieux comprendre et d'être plus en empathie avec la chanteuse horripilante qui ne peut se résoudre à quitter la scène qui l'a à la fois habitée et détruite.

L'autre aspect intéressant du film est la vie de cette salle de spectacles londonienne, à la fois cabaret et théâtre, au milieu des années 60. Le charme désuet de ces tournées européennes, la proximité d'alors entre l'artiste et son public - pour le meilleur comme le pire - sont extrêmement bien rendus, et cet aspect presque familial ne rend que plus palpable la solitude de l'artiste, son incapacité à s'adapter au monde qui l'entoure, à se saisir de l'empathie qui lui est exprimée. En résultent des scènes simples et touchantes, comme celle où Judy échappe le temps d'une nuit, et grâce à un couple d'homosexuels présent à chacune de ses représentations, aux affres de l'insomnie. Par quelques mots le réalisateur suggère ce qui unissait, et unit toujours, l'artiste à cette population discriminée - et qui à l'époque risquait la prison en permanence. Les rapports de Garland avec son attachée de presse sont eux aussi intéressants: l'ambivalence de cette jeune femme, qui ne sait sur quel pied danser avec cette diva en déclin, vient du fait qu'elle se rend bien compte qu'elle endosse à son esprit défendant le rôle de mauvais objet qui l'a accompagnée, et qu'en quelque sorte elle recherchait et recréait, sa vie durant. Quand le contrôle se fait besoin, et qu'il ne peut être internalisé...

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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