"Un quart des internes en psychiatrie ne reçoivent aucune aide après un suicide"

La moitié des internes en psychiatrie sont touchés par le suicide d'un patient au cours de leur internat, selon une étude récente du Centre de prévention du suicide (CPS) du centre hospitalier Le Vinatier (69), en partenariat avec le Groupe de Recherche en Psychologie Sociale (GRePS - Université Lyon 2). L’impact émotionnel, traumatique et professionnel du suicide serait important, tandis qu’un manque criant de soutien est observé après l'évènement. Nous avons interrogé l’un des co-auteurs de l’étude : Edouard Leaune. Chef de clinique en psychiatrie au CPS du centre hospitalier Le Vinatier, il nous communique en avant-première les résultats de son étude.

What’s up Doc : Pouvez-vous nous en dire plus sur votre étude ? Quels étaient vos objectifs ?

Edouard Leaune.  Notre étude s’intitule « IMPACT-S » Montée en 2017, elle s’intéresse à la prévalence de l’exposition au suicide de patients pendant l’internat en psychiatrie. Elle tente aussi d’évaluer les effets que cela peut avoir sur les internes d’être confrontés au suicide de patients. Ce travail est la suite d’une première étude qui est une revue de la littérature sur le sujet, publiée en mai 2019 dans la Harvard Review of Psychiatry. L’étude « IMPACT-S » a été soumise à des revues internationales, on espère qu’elle sera publiée en fin d’année.
 

WUD. Quels sont les résultats de l’étude « IMPACT-S » ?

EL. Dans la revue de la littérature, on découvre que 46 % des internes en psychiatrie sont confrontés au suicide de leurs patients. L’étude IMPACT-S, qui porte sur 253 internes en psychiatrie français, montre que 49 % d’entre eux y sont confrontés. Autre résultat intéressant : près des deux tiers, voire les trois quarts d’entre eux ont été impactés durant les deux premières années d’internat. Les internes en psychiatrie sont donc très précocement confrontés au suicide de leurs patients. Or, souvent, ils n’auront pas les armes et les connaissances pour faire face à cela, donc l’impact sera assez fort. Il y a en effet très peu de prévention en amont, très peu de soutien après l’événement. Dans la revue de la littérature, on a découvert qu’un quart des internes en psychiatrie ne reçoivent aucune aide et se retrouvent seuls après un tel événement. On retrouve donc chez eux un sentiment de solitude, le sentiment de ne pas être soutenus par leur hiérarchie ou leur environnement professionnel. Ils ont très peu de soutien institutionnel, donc ils se tournent plutôt vers leurs amis ou leur famille.

Il y a un sentiment de honte qui intervient vis-à-vis des autres professionnels.

WUD. Comment expliquez-vous ce manque de soutien institutionnel ?

EL. Les internes exposés au suicide de leurs patients vont plus facilement se tourner vers le milieu non professionnel, ce qui est assez étonnant. Ils ont besoin de soutien institutionnel, mais ils n’en bénéficient pas. Cela s’explique en partie par des éléments de tabou. Ce n’est pas facile de parler de ça. Cela reste un peu secret, on n’ose même pas en parler, même aux autres internes. Il y a un sentiment de honte qui intervient vis-à-vis des autres professionnels. Mais aussi un sentiment de culpabilité, car on peut se dire qu’on n’a pas agi comme il le fallait. On se retrouve isolé, donc on se tourne vers la famille et les amis, alors qu’on aurait attendu un soutien institutionnel de la part de ses supérieurs.
 

WUD. Peut-on comparer l’impact de ces suicides sur les internes à l’impact des premiers morts sur les internes ?

EL. C’est justement une des questions que j’aimerais investiguer à l’avenir. En quoi est-ce similaire ou différent ? Quand un interne en pédiatrie est confronté à un décès de l’un de ces patients, cela doit être une expérience tout aussi difficile à vivre que le suicide d’un patient. Ce que l’on sait, c’est que la culpabilité est l’émotion la plus forte chez les endeuillés par suicide. Elle ressort donc vraiment très fortement chez les internes en psychiatrie qui sont impactés par le suicide d’un patient et qui ont vraiment le sentiment d’être coupables, parce qu’on ne peut pas trouver d’autre explication à part soi-même, à part se dire « je n’ai pas fait ce qu’il fallait ». D’autant plus que les patients se suicident dans trois types de situations : les hospitalisations, les permissions ou les fugues. Par exemple, quand un interne donne une permission et que son patient se suicide, c’est très difficile à vivre pour les internes en termes de culpabilité. Sur des fugues, ils se disent « j’aurais pu voir arriver le risque de fugue ou de suicide, mais je ne l’ai pas vu ».

15 à 20 % des internes en psychiatrie sont très fortement impactés par le suicide de leurs patients 

WUD. Comment expliquez-vous ces éléments de tabou quand un interne est confronté au suicide d’un patient ?

EL. Les suicides font partie de toutes ces choses que les internes sont censés gérer car il est admis qu'ils doivent avoir les reins solides. Dans la plupart des études, le suicide sera vu de manière positive, ce qui est un peu paradoxal. Le suicide est censé leur permettre d’améliorer leur pratique professionnelle, de l’intégrer dans leur parcours professionnel. Donc il y a un côté « rite initiatique ». Sauf que, selon les études, 15 à 20 % des internes en psychiatrie sont très fortement impactés par le suicide de leurs patients. Et si, par exemple, on est exposés à deux suicides de suite, ce qui arrive régulièrement, on arrive à encaisser le premier suicide, mais on se remet vraiment en cause lors du deuxième, on le vit vraiment mal.
 

WUD. Quelles sont les conséquences psychologiques pour les internes qui sont touchés par ces suicides ?

EL. On retrouve trois dimensions dans l’impact. Il y a le côté traumatique, avec des états de stress aigus et des états de stress post-traumatiques. Selon notre étude, 9 % des internes sont dans un état de trouble post-traumatique (TSPT) après le suicide d‘un patient, ce qui est assez énorme. 15 % sont dans un état émotionnel qui est très fortement marqué par la tristesse, la culpabilité, des difficultés de sommeil. La troisième dimension, c’est l’impact professionnel. Ce sont des internes qui vont avoir peur de s’occuper des patients, notamment des patients suicidaires. Ils vont avoir tendance à éviter leurs collègues. Ils auront aussi ce que j’appellerais des symptômes « traumatiques professionnels », avec une espèce d’hyper-vigilance et d’évitement similaire à ce qu’on observe dans le versant traumatique pur, sauf que cela s’exprime sur le pan professionnel.

Les internes en psychiatrie ont plus de problèmes de santé mentale que les autres internes 

WUD. Quelles sont les conséquences à long terme pour les internes ?

EL. L’étude française BOURBON a montré que les internes en psychiatrie ont plus de problèmes de santé mentale que les autres internes, donc je me demande si cette exposition précoce au suicide de patients en tant qu’interne en psychiatrie ne joue pas sur leur santé mentale. Certes, les autres internes sont exposés à d’autres problématiques, mais on peut se demander si le suicide des patients, qui est particulier, n’induit pas un impact spécifique sur la santé mentale. En tout cas, quand on sait qu’il y a 9 % de TSPT chez les jeunes internes, on imagine qu’il y aura forcément des conséquences derrière. Mais est-ce que ces TSPT sont traités ? Sans doute que non, donc on a des internes qui se retrouvent très mal… En tout cas, ce qui est certain, c’est qu’en France, aujourd’hui, il y a très peu, voire pas du tout, de propositions de prise en charge systématique des internes.
 

WUD. Quelles propositions préconisez-vous ? Comment améliorer les programmes de prévention du suicide ?

EL. L’idée des programmes de prévention du suicide, c’est qu’au début de l’internat en psychiatrie, on ait une sensibilisation à la question du suicide chez les internes en psychiatrie. Il faudrait dire à ces internes que la moitié y seront confrontés. Si l’on ajoute à ces suicides les tentatives de suicide graves qui finissent en réanimation, ce sont les deux tiers des internes qui sont impactés, donc c'est énorme. Donc il s’agit de les sensibiliser à ces chiffres, de leur dire qu’il y a des risques d’avoir des TSPT, voire un impact sur le plan professionnel… Il s’agirait de leur transmettre des informations qui se rapprochent du mode de la psycho-éducation, car on leur parlerait des « effets indésirables » quand on est interne en psychiatrie. De plus, cela serait l’occasion de les sensibiliser à d’autres types d’expositions, comme par exemple la violence de patients. Enfin, des études ont montré que les programmes de prévention de l’impact du suicide de patient ont des effets bénéfiques : cela augmente les connaissances des internes sur ce qu’ils peuvent faire, mais aussi leur connaissance du phénomène.

Le fait de pouvoir parler du suicide en groupe avait un effet thérapeutique

WUD. Que proposez en matière de « postvention » pour agir auprès des professionnels de santé suite au suicide d’un patient ?

EL. L’une des hypothèses serait de proposer des groupes de soutien pour les internes. Dans les focus-groups que nous avons réalisés avec des internes dans l’étude IMPACT-S, le fait de pouvoir parler du suicide en groupe avait un effet thérapeutique, notamment quand on n’en avait jamais parlé à personne, jamais parlé à ses supérieurs hiérarchiques. Cela fait du bien d’en parler, donc on pourrait envisager des prises en charge de groupe. Nous sommes aussi en train de montrer une autre étude qui ne concernera pas uniquement les internes, mais toute une équipe de soins impactée par un suicide. Cela permettrait de savoir si une prise en charge groupale, un soutien groupal qui se rapprochait un peu des cellules psychologiques, permettrait de diminuer l’impact négatif et traumatique du suicide chez les professionnels.
 

Suicide Écoute :
Écoute des personnes confrontées au suicide.
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Site Internet : www.suicide-ecoute.fr

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Portrait de Julien Moschetti

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