Ruffin des Lois

Critique de "Debout les femmes!" de Gilles Perret et François Ruffin (sortie le 13 octobre 2021)

Le journaliste-cinéaste-député insoumis François Ruffin se lance dans une bataille législative pour faire reconnaître le statut de métier du lien. Son comparse Gilles Perret, réalisateur de l'inoubliable la Sociale, filme l'aventure, qui prend une dimension singulière alors que surgit le coronavirus. Pédagogique, engagé, humain, le documentaire redonne ses lettres de noblesse à la politique en rendant hommage à ces femmes de l'ombre, celles dont parlait déjà Florence Aubenas dans le Quai de Ouistreham.

Une leçon de politique : voici ce qui enthousiasme le plus dans ce documentaire qui prend naissance sur le constat, rendu célèbre par son discours à l'Assemblée Nationale, que fait François Ruffin de la précarité des femmes de ménage qui entretiennent les ors de la République. Commence alors un lent et opiniâtre combat pour apporter un peu de reconnaissance, un peu de dignité, à toutes ces personnes qui prennent soin de nos enfants, de nos aînés, de notre environnement, sans formation diplômante ni sécurisation et évolutivité des parcours. Pour redonner du sens et de la valeur à l'aide à la personne. On peut penser ce qu'on veut de Ruffin, de son goût du spectacle et de la manipulation, on peut ne pas être de son bord politique, il faut lui reconnaître un vrai engagement dans sa fonction, un sacerdoce jamais sombre, heureux d'être au service de l'Autre, et surtout à sa rencontre. Ajoutons à cela son refus de renoncer et de se compromettre, et cela fait de lui un enfant dans le jeu de quilles qu'est cette assemblée d'adultes aux profils encore majoritairement identiques.

On en viendrait presque à regretter l'irruption de la crise sanitaire dans le travail qu'accomplissent Ruffin et Bruno Bonnell, son comparse incongru avec qui il forme un duo pour le coup très orchestré - mais si réjouissant qu'on parie que si le film était sorti avant, LaREM aurait eu un candidat au second tour des élections municipales lyonnaises... Car c'est vraiment la façon dont fonctionne une commission d'enquête parlementaire, et aussi dont est élaborée, rédigée puis discutée une loi qui donne à ce documentaire, supervisé par un Gilles Perret dont le souci pédagogique reste intact, tout son intérêt. Ce qui n'empêche pas bien sûr d'être attentifs à la parole de toutes ces femmes aux professions invisibilisées, précarisées, à la souffrance de leurs corps, à la façon dont ces parcours abîment leurs vies, alors même que la plupart trouve un sens à ce qu'elle fait mais voudrait seulement que ce sens soit partagé par tous. 

Alors, même si l'on replonge avec une forme de sidération dans cette période exceptionnelle de quelques semaines, entre mars et mai 2020, se demandant encore comment tant de gens ont pu traverser cela, et réalisant à quel point les conséquences en ont été profondes et multiples, on exprimera une forme de regret sur la façon dont est rapidement expédié, dans le documentaire en tout cas, l'enterrement de la proposition de loi qui a débouché de ce "road-trip parlementaire". Plutôt que de continuer à retranscrire, de façon convaincante, le fonctionnement bien huilé de nos institutions, ce saccage en règle est mis en scène et monté d'une telle façon qu'on ne pourra même pas être un minimum informés de la teneur des débats qui ont immanquablement eu lieu. C'est dommage, car il est probable que cela n'aurait en rien enlevé au sentiment de révolte de voir ces recommandations implacables de logique et de nécessité foulées aux pieds pour des motifs budgétaires assez futiles au vu des dépenses engendrées par la crise - et ce d'autant plus quand on réentend les discours, ressortis fort à propos par Ruffin, de notre Président qui, en plein confinement, appelait à ne pas oublier par la suite l'importance de ces métiers du quotidien sans lesquels le peu de système qui continuait de fonctionner se serait effondré. 

La fin du documentaire est sauvée d'une théâtralité assez grossière par la sincérité désarmante et emballante de toutes ces femmes que Ruffin a enrôlées dans son combat démocratique. Il leur passe un flambeau bienvenu, nous rappelant au passage que le féminisme est avant tout une lutte économique et sociale. Les femmes exploitées, sacrifiées, asservies par le corps, sont à nos côtés, et par milliers. Voyons-les. Entendons-les. Reconnaissons-les.

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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