Quand le manque d'énergie nuit aux sportifs : qu’est-ce que le syndrome RED-S ?

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À l’approche des Jeux de Paris, la devise olympique « Citius – Altius – Fortius » (plus vite, plus haut, plus fort) résonne dans l’esprit de tous les sportifs de haut niveau qui se consacrent corps et âme à leur entraînement, en espérant décrocher une médaille. Cependant, derrière cette quête incessante de performance et les innombrables heures de travail qu’elle exige, se cache parfois un problème de santé trop souvent méconnu du milieu sportif : le « syndrome de déficit énergétique relatif dans le sport », couramment désigné sous l’acronyme anglais RED-S (Relative Energy Deficiency in Sport).

Quand le manque d'énergie nuit aux sportifs : qu’est-ce que le syndrome RED-S ?

© Midjourney x What's up Doc

Un déséquilibre chronique entre apports et dépenses énergétiques

Le syndrome RED-S est un ensemble de symptômes qui surviennent chez les sportifs lorsque, sur le long terme, les apports nutritionnels ne couvrent pas les besoins énergétiques de leur organisme.

Ce déséquilibre chronique entre les apports et les dépenses énergétiques entraîne une faible disponibilité énergétique pour l’organisme qui va alors fonctionner en mode « dégradé » et ne plus assurer certaines fonctions qui ne sont pas essentielles à sa survie immédiate (la fonction reproductive par exemple).

Certains sports et pratiques plus à risque que les autres

Théoriquement, le syndrome RED-S peut toucher n’importe quel athlète, quel que soit son âge, son sexe ou son niveau de pratique. Cependant, il est plus fréquemment observé dans les sports qui entraînent une forte dépense d’énergie (marathon, triathlon, cyclisme sur route…), dans les sports dits « esthétiques », comme la gymnastique, la danse ou la natation artistique, ou encore dans les sports à catégorie de poids (judo, boxe…), dans lesquels les athlètes sont régulièrement amenés à restreindre leurs apports énergétiques.

La pratique d’un sport de haut niveau dès le plus jeune âge augmente également le risque de syndrome RED-S, car le corps en pleine croissance a besoin de nutriments (glucides, lipides et protides) en quantité importante, pour se développer correctement.

Ainsi, des études réalisées chez de jeunes gymnastes ont montré un retard de la croissance staturo-pondérale et du développement pubertaire de près de 2 ans, par rapport aux jeunes filles du même âge.

Fatigue persistante, blessures à répétition, règles absentes ou espacées chez la femme…

Le syndrome RED-S peut se manifester insidieusement par des symptômes variés, ce qui rend parfois le diagnostic difficile. Cependant, certains signes cliniques relativement fréquents doivent alerter le sportif et son entourage, tels qu’une fatigue persistante, une baisse de la performance, des blessures à répétition, des troubles digestifs, des infections fréquentes ou encore certaines manifestations psychologiques comme l’irritabilité, l’anxiété ou la dépression.

Chez la femme sous activité ovarienne (qui n’utilise pas de contraception hormonale, comme la pilule ou le stérilet hormonal), le RED-S va se traduire par des règles très espacées (oligoménorrhée) ou une absence totale de règles (aménorrhée). Une situation parfois appréciée des sportives, tant les règles peuvent être perçues comme un fardeau à l’entraînement et en compétition !

C’est ce que révélait Pippa Woolven, ancienne athlète britannique, maintenant engagée dans un programme de prévention de ce syndrome :

« Il m’a semblé plus pratique de ne plus les avoir. Je n’avais plus à me soucier d’avoir mes règles pendant les compétitions ou d’acheter des tampons. »

Il est cependant important de comprendre que ces troubles du cycle menstruel ne représentent que la partie émergée de l’iceberg, et que les perturbations physiologiques liées à la faible disponibilité énergétique sont nombreuses, avec des conséquences délétères sur la santé, à court et à long terme.

La faible disponibilité énergétique met le système reproducteur « en veille »

Historiquement, les effets négatifs de la faible disponibilité énergétique ont d’abord été observés chez les sportives dans les années 1990 et nommés « triade de l’athlète féminine ».

Ce terme était utilisé pour décrire une relation triangulaire entre trois éléments considérés comme interdépendants : l’insuffisance des apports alimentaires, les troubles du cycle menstruel et la faible densité minérale osseuse.

En réalité, cette triade décrit une cascade physiologique plutôt facile à comprendre : lorsque l’organisme a peu d’énergie à sa disposition, il met en « veille » certaines fonctions qui ne sont pas indispensables à sa survie immédiate. Cette fascinante autorégulation est permise par l’action des hormones, véritables messagers biochimiques au sein de l’organisme.

Ainsi, lorsque la masse grasse (quantité de graisse dans le corps) est insuffisante, la sécrétion de certaines hormones est perturbée. Ces perturbations hormonales vont alors entraîner la mise au repos des ovaires, une faible production des hormones sexuelles et la disparition progressive des règles !

S’ensuit aussi une fragilisation des os

Heureusement, les troubles de la fonction reproductive sont réversibles. Mais les faibles concentrations sanguines en œstrogènes chez la femme entraînent une fragilisation des os (diminution de la densité minérale osseuse) qui augmente le risque de fracture.

La triathlète française Marine Lecuisinier en a fait les frais : deux ans de galère à enchaîner les fractures de fatigue et les examens médicaux, avant que quelqu’un ne songe à lui poser la bonne question : « mais sinon, au niveau hormonal, ça va ? »

Pour les sportives, cette question peut paraître intrusive, mais elle est pourtant essentielle : une étude récente montre que 7 % des adolescentes sportives de haut niveau souffrent d’aménorrhée primaire (absence des premières règles après 15 ans) et que 16 % des sportives adultes présentent une aménorrhée secondaire (disparition des règles depuis plus de 3 mois).

Une enquête (en cours de publication) menée dans le cadre d’un partenariat avec la Fédération française de natation, soucieuse de la santé de ses sportives, va dans le même sens : 23 % des sportives de haut niveau interrogées (toutes disciplines confondues) déclarent avoir déjà eu une période d’aménorrhée de plus de 3 mois durant leur carrière.

Néanmoins, ce résultat est à interpréter avec prudence, car les troubles du cycle ne sont pas systématiquement liés à un syndrome RED-S. D’autres causes comme le syndrome des ovaires polykystiques ou les troubles du sommeil peuvent également perturber le cycle menstruel.

Les hommes ne sont pas épargnés

Bien que les effets délétères de la faible disponibilité énergétique aient été initialement décrits chez la femme, plusieurs travaux ont montré que les hommes pouvaient également être affectés par ce syndrome. Les signes cliniques sont relativement similaires à ceux précédemment décrits chez la femme, même si évidemment, les altérations de la fonction reproductive ne sont pas aussi faciles à objectiver ! Chez les hommes, la diminution de la concentration sanguine en testostérone va altérer la production de spermatozoïdes et fragiliser les os.

C’est pourquoi en 2014, le Comité international olympique a transformé le concept de « triade de la sportive » en « syndrome RED-S », soulignant ainsi les conséquences plus larges de la faible disponibilité énergétique sur la santé et les performances sportives, quel que soit le sexe de l’athlète.

Évaluer le niveau de risque et traiter le RED-S

Le dépistage et le diagnostic du syndrome RED-S peuvent être compliqués à effectuer car la symptomatologie peut être subtile et est parfois confondue avec celle du syndrome de surentraînement.

Idéalement, un athlète présentant un ou plusieurs symptômes de RED-S devrait consulter un spécialiste de médecine du sport. Le médecin commence généralement par une évaluation des antécédents médicaux, des symptômes et des habitudes de vie de l’athlète.

Dans un second temps, un examen physique ainsi que des dosages sanguins permettent de stratifier le risque et de déterminer la conduite à tenir (à l’aide d’un outil appelé « RED-S CAT »). En fonction des résultats, l’athlète peut en effet être classé comme présentant un risque faible, modéré ou élevé de complications liées au RED-S.

Selon le niveau de risque, l’athlète peut être amené à réduire drastiquement sa charge d’entraînement et à augmenter ses apports alimentaires, en y associant parfois un soutien psychologique.

La patience deviendra alors le maître mot du sportif, car il lui faudra plusieurs mois pour retrouver un profil hormonal normal, voire plusieurs années pour retrouver une bonne densité minérale osseuse.

Mieux vaut prévenir que guérir, pour poursuivre sa carrière sportive

La prévention est essentielle pour éviter le développement du RED-S, qui peut, dans le pire des cas, mettre fin à la carrière sportive. Bon nombre d’athlètes, notamment dans les sports où la dépense énergétique est très importante, connaissent malheureusement des carrières fulgurantes.

En 2020, l’ultra-traileuse suédoise Mimmi Kotka expliquait devoir faire une pause dans sa carrière (qu’elle a ensuite reprise) à cause du syndrome RED-S :

« Je me rends compte que j’ai manqué de milliers de calories par semaine pendant des années »… « La capacité à ignorer les signaux de son corps est ce qui fait un bon coureur d’ultra, mais c’est aussi ce qui m’a fait tomber. Et j’ai vu des héroïnes de l’ultra-trail disparaître après des carrières sportives incroyables, mais beaucoup trop courtes ».

Afin de prévenir ce syndrome, il apparaît donc essentiel que les sportifs, comme les entraîneurs, comprennent l’importance d’une alimentation adéquate pour la performance et la santé. Pour les sportifs les plus à risque, une évaluation régulière de la balance énergétique par un nutritionniste ainsi qu’un suivi médical étroit peuvent s’avérer nécessaires.

Pour conclure, même si dans l’immense majorité des cas le sport est bénéfique pour la santé, il est indispensable de garder à l’esprit que pour s’adapter aux charges d’entraînement que nécessite le sport de haut niveau, le corps a besoin de suffisamment d’énergie.

Le médecin antique Hippocrate était décidément un grand visionnaire et peut-être le premier à avoir le décrit le syndrome RED-S :

« Si nous pouvions donner à chaque individu la bonne quantité de nourriture et d’exercice, pas trop peu et pas trop, nous aurions le plus sûr moyen pour la santé ».The Conversation

Carina Enea, Maitresse de Conférences en physiologie de l'exercice - Faculté des Sciences du Sport - Université de Poitiers, Université de Poitiers
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
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