À l’international : des suicides plus fréquents que dans d’autres professions

Les chiffres français concernant le suicide des médecins étant lacunaires,  il faut se tourner vers l’international pour obtenir des données sur le sujet. Un exercice qui fait apparaître un surrisque évident pour la profession.
 

Aux États-Unis, un médecin se suicide tous les jours. Le taux de suicide au sein de la communauté médicale y est de 28 à 40 pour 100 000, soit plus du double du taux que l'on observe dans la population générale. Voilà qui fait de la profession celle qui se suicide le plus au pays de l’Oncle Sam. Tels sont les résultats édifiants, relayés par l’édition américaine de Medscape, d’une revue systématique de la littérature présentée lors de la réunion annuelle de l’American Psychiatry Association en mai 2018. « C’est très surprenant », confie à Medscape le Dr Deepika Tanwar, qui compte parmi les auteurs de cette étude. Elle souligne que le taux de suicide des médecins américains est supérieur à celui de leurs concitoyens militaires, que l’on considère généralement comme soumis à des conditions de vie et de travail particulièrement stressantes.

Et il ne faudrait pas croire qu’il s’agit là d’une spécificité états-unienne. Le sujet préoccupe par exemple le Royaume-Uni. « Le risque de suicide pour une femme médecin est jusqu’à 4 fois plus élevé que dans la population générale », indiquait par exemple en 2018 à la BBC le Dr Clare Gerada, responsable d’un programme de soutien aux praticiens ayant des problèmes de santé mentale. En Allemagne, une étude parue en 2010 dans la revue spécialisée Der Anaesthesist (1) relevait un taux de suicide jusqu’à 6 fois plus élevé pour les femmes médecins (et jusqu’à 3 fois plus élevé pour les hommes), en comparaison des chiffres observés dans le reste de la population.

UN SURRISQUE POUR LES FEMMES…  ET POUR CERTAINES SPÉS

On pourrait aligner les exemples en un macabre tour du monde, mais la réalité semble bien établie : partout, on se donne davantage la mort quand on est médecin. Reste qu’à l’intérieur de la profession, des disparités subsistent. La première d’entre elles, comme le suggèrent les résultats déjà présentés, est celle qui sépare les hommes des femmes : la composante féminine de la profession semble se suicider autant que son homologue masculine, alors que le taux de suicide des femmes est inférieur à celui des hommes dans la population générale. Dans une méta-analyse portant sur 25 études internationales et publiée dans l’American Journal of Psychiatry en 2004 (2), les auteurs trouvaient ainsi un surrisque significatif de suicide 1,41 fois supérieur pour les médecins en comparaison de la population générale. Ce surrisque était de 2,27 en comparaison de la population féminine chez les femmes médecins. Une méta-analyse plus récente et portant elle aussi sur 25 études internationales, publiée dans Plos One en 2019 (3), concluait également à un surrisque plus élevé pour les femmes médecins que pour leurs confrères masculins (1,94 contre 1,23). Cette étude donnait par ailleurs de précieux détails par spécialité. Les spécialités les plus à risque selon cette publication étaient l’anesthésie, la psychiatrie, la médecine générale et la chirurgie. Une étude portant sur les médecins anglais et gallois publiée dans le Journal of Epidemiology & Community Health (4), plus ancienne (elle date de 2001) mais utilisant une méthodologie différente (c’est une étude de cohorte), identifiait peu ou prou les mêmes spécialités à risque : la médecine communautaire (en charge notamment des soins à domicile), l’anesthésie, la psychiatrie et la médecine générale.

DES IDÉES TRÈS NOIRES ET TRÈS RÉPANDUES

De manière peu surprenante, la littérature internationale montre que les médecins ont aussi un risque particulièrement élevé d’avoir des idées suicidaires. Une étude norvégienne menée chez des étudiants en médecine et des internes en 2001(5) trouvait que 14 % des 522 répondants disaient avoir eu des idées suicidaires dans l’année écoulée. Un chiffre concordant avec les résultats de l’enquête annuelle de Medscape sur le burn out, la dépression et le suicide des médecins américains. L’édition 2019 de ce baromètre montrait que 14 % des 15 000 médecins interrogés avaient déjà eu des idées suicidaires. Et 1 % disaient avoir déjà effectué une tentative de suicide. Dans cet océan de noirceur, il y a tout de même une raison d’espérer : les rares données temporelles dont on dispose semblent indiquer que le suicide des médecins serait plutôt aujourd’hui moins fréquent dans le monde que par le passé. C’est en tout cas ce que constate la méta-analyse publiée dans Plos One citée plus haut, qui précise que cette décrue du phénomène a surtout lieu en Europe, les États-Unis n’étant malheureusement pas concernés. Voilà au moins un sujet sur lequel l’excellence de la médecine américaine est prise en défaut.
 

LE SUICIDE INFIRMIER, CE GRAND INCONNU INTERNATIONAL
À ceux qui trouveraient, légitimement, que les données et publications internationales sur le suicide des médecins sont relativement parcellaires et parfois anciennes, on peut objecter que les autres professions de santé sont encore plus mal loties en la matière.  La méta-analyse de Plos One citée ci-contre, qui avait initialement pour objectif d’étudier toutes les professions de santé, a dû se résoudre à se concentrer sur les médecins. « Quelle est la prévalence du suicide chez les infirmiers ? La réponse, dérangeante, est que personne ne sait vraiment », pouvait-on par ailleurs lire dans un article de l’American Journal of Nursing en 2018 (6). Au moins, pour les médecins, on sait… même si ce savoir est insuffisant.

Sources
1 : Mäulen B., Jedes Leben Zählt, Anaesthesist, mai 2010
2 : Schernhammer E. et Colditz G., Suicide Rates Among Physicians: A Quantitative and Gender Assessment (Meta-Analysis), American Journal of Psychiatry, 2004
3 : Dutheil F. et al., Suicide among physicians and health-care workers: A systematic review and metaanalysis, Plos One, 2019
4 : Hawton K. et al., Suicide in doctors: a study of risk according to gender, seniority and specialty in medical practitioners in England and Wales, 1979–1995, Journal of Epidemiology & Community Health, 2001
5 : Tyssen R et al., Suicidal ideation among medical students and young physicians: a nationwide and prospective study of prevalence and predictors, Journal of Affective Disorders, avril 2001
6 : Sofer D., Suicide Among Nurses, American Journal of Nursing, août 2018.
 

Portrait de Adrien Renaud
article du WUD 49

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