Le dernier infirmier dans les décombres de Kaboul : « Je ne me vois pas faire autre chose »

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Alberto Zanin est infirmier. Depuis plusieurs années, il s'engage auprès de l'ONG Emergency pour venir en aide aux personnes exilées ou vivant dans les zones de guerre. Il est l'un des derniers soignants occidentaux à être resté en Afghanistan après le retour des talibans... Un traumatisme.
 

Le dernier infirmier dans les décombres de Kaboul : « Je ne me vois pas faire autre chose »

Sa voix est fatiguée, triste, résignée. « Je ne suis pas au meilleur de ma forme, commence Alberto Zanin, 36 ans. J’ai été diagnostiqué en stress post-traumatique » (TSPT). Après être passé par le Soudan, le Yémen, l’Afghanistan ou encore la Méditerranée sur un bateau de l’ONG Open Arms* qui recueille les exilés en mer Alberto Zanin a posé ses valises à Turin. Avant tout cela ? « J’étais infirmier en Italie et j’ai eu le rêve un peu fou de travailler dans des situations instables, dans le domaine de la chirurgie de guerre. De la chirurgie extrême on peut dire, avec peu de diagnostics. Juste de l’urgence. »
En 2019, envoyé par l’ONG Emergency, il s’installe en Afghanistan, d’abord dans le sud du pays, une province proche
des talibans, puis à Kaboul. « D’un hôpital à l’autre c’était très différent. Dans le sud il y avait beaucoup d'explosions, à Kaboul on prenait surtout en charge des blessures par balle ». Dans ce cadre, la prise en charge est gratuite. Ce sont des fonds privés (fondations, particuliers) et des organismes comme l’ONU ou l’Union européenne qui financent le matériel et le personnel hospitalier. « La plupart des personnes qui arrivent souffrent de traumas et de blessures à cause des balles, des explosions de mines ou des obus, continue Alberto Zanin. Ce sont des blessures très différentes, qui appellent des interventions pouvant aller du retrait d’un corps étranger à une double amputation. Une balle peut toucher toutes les parties du corps et il n’y a pas sur place un chirurgien de la main et un autre du pied. On a un chirurgien qui fait tout. »

« Je me suis vraiment senti utile, même si je ne suis pas bien aujourd’hui. »


À cela s’ajoute une autre difficulté : celle de la durée des soins nécessaires au rétablissement des patients. « Parfois cela peut prendre plusieurs mois et il arrive que cette personne perde son travail ou sa famille à cause d’une longue hospitalisation. » Pendant plusieurs années, Alberto Zanin va enchaîner les gardes dans ces hôpitaux installés en Afghanistan. « Je me suis vraiment senti utile, même si je ne suis pas bien aujourd’hui. »
L’an passé, le 15 août 2021, les talibans sont entrés dans Kaboul, la capitale du pays. En quelques jours, ils ont repris le pouvoir et instauré à nouveau un régime dictatorial. Comme lorsqu’ils étaient à la tête du pays entre 1996 et 2001, aujourd’hui les talibans empêchent de nouveau les femmes d’aller à l’université, à l’école, de travailler ou encore de se
balader librement dans les rues sans être accompagnées. À ces interdictions s’ajoutent les actes de torture, les exécutions sommaires et une application de la charia.

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Peu à peu, ils ont repris le contrôle des routes, des bâtiments administratifs et des hôpitaux. « Quelques jours après leur retour à Kaboul, les talibans sont venus à l'hôpital, se souvient Alberto Zanin. Beaucoup de soldats étaient très jeunes, même pas 18 ans, et tous étaient sous l’effet de drogues. Ils voulaient savoir ce que nous faisions ici. Ils voulaient comprendre pourquoi des Occidentaux venaient ici pour tenir un hôpital gratuit à destination de la population afghane. Pour eux, ce n’était pas logique. Il a fallu leur expliquer ce que nous faisions ici et que nous n’étions pas des espions. »

« Nous étions l’un des derniers hôpitaux qui tournaient encore, même si le staff manquait beaucoup avec les départs. »


Alberto Zanin décrit une période longue de plusieurs semaines, anxiogène, chaotique, pendant laquelle la plupart
des Occidentaux sont partis. « Nous étions l’un des derniers hôpitaux qui tournaient encore, même si le staff manquait
beaucoup avec les départs. »
Peu à peu, les jeans disparaissent des magasins, les voitures des rues et les armes envahissent la ville. La famine commence alors à guetter le pays parce qu’un embargo international s’installe et que la moitié de la population ne peut plus travailler. « À l'hôpital, avant l’arrivée des talibans on avait déjà une partie réservée aux femmes, que seules les femmes médecins et les infirmières peuvent prendre en charge. Mais comme les talibans ne veulent plus qu’elles travaillent ni qu’elles étudient, cela va devenir très problématique. » À terme, cela
pourra avoir des conséquences sur la prise en charge de la santé des femmes.
Après plusieurs semaines de négociations, les talibans finissent par accepter que l'hôpital continue de fonctionner comme avant. « Ils se sont rendu compte qu’ils ne pouvaient pas prendre la relève sur ce que nous faisions. »
Alberto Zanin, quitte l’Afghanistan en octobre, une fois la situation à l'hôpital stabilisée. « J’espère pouvoir y retourner avant la fin de l’année 2022. Mais pour l’instant, j’ignore si ce sera possible. » En attendant, il prévoit déjà une autre mission à bord du bateau de l’ONG Open Arms dans les prochaines semaines. « Je ne me vois pas faire autre chose, lâche-t-il d’une voix sévère, c’est mon métier de venir en aide aux autres. »

*Open Arms est une ONG espagnole, plus précisément catalane, ayant pour vocation le sauvetage de vies humaines en mer.

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