Le coronavirus radiographié par la sociologie

Dans un ouvrage sorti la semaine dernière, la réponse à l’épidémie est analysée par quatre sociologues des organisations. Une mise à nu des erreurs commises par les décideurs, mais surtout de leurs causes profondes.

« "Ils" n’ont pas vu la crise venir, et maintenant "ils" nous pondent dix nouvelles mesures débiles par jour. » Au cours des derniers mois, ce genre de phrase a résonné dans les couloirs de bien des hôpitaux. Mais qui est ce « ils » dont les soignants estiment subir les errements depuis des mois ? Quels sont ses ressorts internes, ses contradictions ? C’est ce que cherchent à savoir les sociologues Henri Bergeron, Olivier Borraz, Patrick Castel et François Dedieu dans Covid-19 : Une crise organisationnelle, un ouvrage paru le 8 octobre dernier aux Presses de Sciences-Po qui s’avère être un passionnant travail d’anatomopathologie de la crise.
Dans ce livre qui, entre autres mérites, a celui de la concision (130 pages), les auteurs détaillent au microscope la mécanique de la réponse à l’épidémie. Ils mettent notamment en évidence le phénomène de « dérive organisationnelle » qui a mené à la dramatique situation d’impréparation de mars 2020. Et comme une autre des qualités de leur ouvrage est de ne pas se positionner en réquisitoire, ils évitent la trop simple recherche du coupable idéal.
Un seul exemple : l’emblématique question de la gestion des stocks de masques. Au lieu de pointer du doigt sur ce sujet la responsabilité de tel ministre ou de tel directeur d’agence, comme le font tant de commentateurs, les auteurs préfèrent déplorer une situation « caractéristique d’un plan dont on alloue les moyens à une multitude d’acteurs sans que les responsabilités et les frontières soient clairement établies ».

Covid, Khrouchtchev, même combat

Dans un autre passage important de leur radiographie de la covid, les quatre sociologues remarquent que les plans préexistants (comme le plan Pandémie grippale de 2011) ou les institutions en place (Haute autorité de santé, ordres professionnels…), n’ont pas (ou ont peu) été sollicités par le pouvoir politique qui a préféré créer ses propres institutions, à commencer par le Conseil scientifique. « L’action collective s’est le plus souvent déployée en dehors de tout ce qui avait été prévu, programmé, anticipé, notent les auteurs. Formidable paradoxe d’une société saturée d’organisations de toutes sortes, mais qui rencontre tant de difficultés à "organiser ses organisations". »
Mais là non plus, il ne faut pas compter sur les quatre sociologues pour réclamer la tête des coupables. Ceux-ci remarquent au contraire que ce type de comportement est courant en situation de crise, et ils dressent un intéressant parallèle avec la crise des missiles de Cuba qui avait vu en 1962 John Kennedy s’appuyer lui aussi sur des comités ad hoc.

En attendant la prochaine

Quand vient le temps de faire des recommandations, les auteurs préconisent notamment de « réfléchir à l’évolution de la préparation à la gestion de crise, en rompant avec une logique procédurale, fictionnelle » qui a selon eux présidé à l’élaboration des plans précédents. Et cette réflexion leur semble urgente, car du réchauffement climatique à la révolution numérique, ils estiment que le contexte est propice à l’émergence de nouvelles crises de même ampleur que celle du coronavirus.
« Peut-on affirmer que nous ne risquons plus de vivre à l’avenir le même instant de sidération collective face à d’autres dangers ?, demandent-ils. Hélas, non, car la formation de nos élites ne les prépare pas à penser et à agir dans l’incertitude. » On ne peut souhaiter qu’une chose : que lesdites élites apprennent à le faire… et vite !
 
 

Portrait de Adrien Renaud

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