L’Allemagne a ratatiné le coronavirus à grands coups de dépistage

C’est un fait : l’Allemagne a mieux encaissé le coronavirus que la France. Certains y ont vu l’effet d’un secteur hospitalier mieux doté et d’une industrie plus réactive, capable de produire des tests à tout-va. Mais à y regarder de plus près, il y a d’autres raisons aux bonnes performances germaniques.

Longtemps, le nom de Koch a été pour les oreilles médicales françaises celui d’un grand savant… et d’un bacille. Mais au printemps 2020, à la faveur de l’épidémie de coronavirus, il s’est subitement mis à évoquer aussi un institut : l’Institut Robert-Koch, principal organisme de santé publique en Allemagne. Il faut dire que les conférences de presse quotidiennes données durant la crise par son président Lothar Wieler avaient de quoi susciter quelque jalousie de notre côté du Rhin, avec leurs chiffres bien moins catastrophiques que ceux qu’égrenait au même moment notre Jérôme Salomon national. Une question insidieuse s’est alors glissée dans la tête de certains : qu’est-ce que les Allemands ont en plus pour être à la fois les plus forts en foot et en gestion épidémique ?
La réponse, bien sûr, est multifactorielle. Beaucoup a été dit sur les capacités de test au pays d’Angela Merkel (500 000 tests par semaine fin mars, au plus fort de la crise, quand la France en effectuait poussivement 50 000), ainsi que sur le nombre de lits hospitaliers (on a parlé de 28 000 lits de réa avant la crise en Allemagne, contre 5 500 en France, chiffres qu’il faut prendre avec des pincettes car les définitions de ces lits ne sont pas forcément les mêmes de part et d’autre du Rhin). Mais pour expliquer les différences de performance entre la France et l’Allemagne face au coronavirus, il faut peut-être regarder au delà des indicateurs chiffrés, et s’intéresser aussi à la manière dont les deux systèmes de santé sont construits.

Régionalisation, j’écris ton nom

« La gestion du système de santé allemand est beaucoup plus territorialisée, décrypte le Dr Philippe Boutin, président du Groupement européen des médecins en pratique libre (Eana de son acronyme allemand, sous le nom duquel il est le plus connu). C’est un peu comme si nous avions des objectifs de dépenses d’assurance maladie gérés dans chaque région par les professionnels eux-mêmes. » Pour ce généraliste français, bon connaisseur des dossiers internationaux et par ailleurs cadre de la Confédération des syndicats médicaux français (CSMF), l’affaire est entendue. « La crise a affecté les régions de manière différente, et la réponse régionale était donc une bonne réponse », tranche-t-il.
Philippe Boutin voit une autre différence fondamentale entre les deux systèmes : le lien entre la ville et l’hôpital est beaucoup plus développé de l’autre côté du Rhin, où des structures de taille intermédiaire maillent le territoire. « Les Allemands ont beaucoup développé des hôpitaux de proximité, qui sont des sortes de super-MSP [Maisons de santé pluriprofessionnelles, NDLR] avec des spécialistes et des plateaux techniques », détaille le généraliste, un brin envieux. Car pour lui, en cas de crise, c’est la taille qui compte. En médecine de premier recours, « une grosse structure permet d’intégrer tout le monde », remarque Philippe Boutin, qui juge que si la France avait disposé de telles super-MSP, la crise du coronavirus aurait peut-être eu un autre visage dans notre pays. Il estime notamment que les compétences des spécialistes libéraux, « un peu laissés sur le carreau durant l’épidémie », auraient alors pu être mieux utilisées.

Tout n’est pas rose chez les noir-rouge-jaune

Faut-il donc se mettre à la langue de Goethe, faire ses valises et partir s’installer en Bavière ? Pas si vite. Car comme tout système de santé, le système allemand a ses défauts. C’est en tout cas l’avis du Dr Olivier Proisl, généraliste parisien qui connaît bien l’Allemagne pour y avoir grandi, et qui travaille régulièrement avec l’ambassade allemande à Paris. Celui-ci note par exemple qu’il existe là-bas deux types d’assurances, ce qui entraîne des inégalités pouvant choquer les praticiens français. « Les patients qui le peuvent souscrivent une assurance privée, qui rembourse parfois 2,3 fois plus le médecin, note-t-il. C’est considérable, et on peut imaginer que le niveau d’investissement du médecin sera au moins en partie fonction du montant qu’il perçoit. »
Autre défaut du système allemand, qui paraîtra peu exotique aux Français : les coupes budgétaires. « Il y a là-bas aussi des restrictions », regrette Olivier Proisl. Ce que confirme Philippe Boutin. « Quand un système marche bien, la tentation est toujours de lui serrer la vis pour voir s’il peut être encore plus efficient », déplore le président de l’Eana. Tentation qui risque de se faire plus forte quand les responsables politiques chercheront à éponger les dépenses liées au coronavirus.
 

L’Allemagne, pays si proche et pourtant… exotique

Anne Dussap est cheffe de projet chez Trisan, un institut notamment financé par l’Union européenne qui travaille aux coopérations transfrontalières entre les systèmes de santé allemand, français et suisse. Un bon poste d’observation du système germanique.

What’s up Doc. Qu’est-ce qui choquerait le plus un médecin français débarquant en Allemagne ?
AD. La première chose, c’est que tout dépend du Land [région, NDLR] où l’on se trouve. Il faut aussi savoir que les hôpitaux allemands sont considérés comme des acteurs autonomes, et que leurs comptes ne peuvent pas être dans le rouge à la fin de l’année. Enfin, dans le secteur libéral, on peut remarquer qu’on ne peut pas s’installer où l’on veut, et qu’il faut aller là où des postes sont ouverts.
WUD. La taille des structures est-elle différente de part et d’autre du Rhin ?
AD. Oui, notamment dans le secteur ambulatoire. En Allemagne, les cabinets ont des assistants qui effectuent une partie des examens. Le médecin se concentre sur des entretiens qui peuvent durer 6 à 7 minutes. On note d’ailleurs que la France évolue elle aussi dans ce sens.
WUD. Quel est selon vous le principal défi auquel le système allemand doit faire face ?
AD. Le vieillissement de la population : c’est un défi auquel il faut répondre très vite, notamment pour ce qui est de l’accompagnement des personnes âgées. Et l’Allemagne a un besoin criant de personnel soignant.

 

Portrait de Adrien Renaud

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