La peur de la stabilité

Selon la sociologue Nathalie Lapeyre, les réticences des jeunes médecins à s’installer en libéral sont le fruit de divers facteurs…

WUD Notre génération de jeunes médecins est-elle frileuse face à l’engagement ?

NL Il y a des aspirations nouvelles qui remettent en cause le paradigme de la profession.

Ce qui tranche, par rapport aux anciens, c’est l’envie plus forte de loisirs et l’aspiration à un équilibre  vie perso/vie professionnelle. L’idée étant : « si je me ressource, je serai plus disponible pour mon patient ». Les jeunes donnent ainsi plus d’importance au cadre de vie, à l’offre culturelle et à l’épanouissement personnel.  Ils n’ont pas envie de s’enterrer.

Cette culture hédoniste peut ainsi croiser les contraintes perçues de l’installation et retarder cette dernière. Et puis, les médecins qui ont travaillé en collectif pendant tout leur cursus ont du mal à s’imaginer seuls.

Exercer en solo n’est plus un modèle envisageable pour les jeunes. Il faudrait proposer une offre plus globale, réfléchir au fait que le médecin n’est pas une personne isolée.

 

WUD Les jeunes sont donc instables ?

NL Ce qui est valorisé, de nos jours, c’est la diversité des expériences, avec l’idée d’améliorer l’expertise médicale. La stabilité fait un peu old school !

C’est ainsi qu’on observe des grossesses tardives qui repoussent l’envie de s’installer.  Les jeunes préfèrent suivre un parcours de remplacements en fonction des opportunités, des rencontres, des compagnons, de la météo, jusqu’au moment où ils décident de se poser, vers 35 ans environ. C’est aussi ce qu’on observe chez les prêtres, qui ne veulent plus s’installer dans les paroisses reculées ! L’avantage des médecins, c’est qu’il n’y a pas de chômage, donc le risque est quasi nul. On peut se le permettre !

 

WUD Peut-on parler d’un clivage générationnel ?

NL Assurément ! Les jeunes médecins n’adhèrent plus au schéma professionnel de leurs maîtres. Garçons ou filles, ils sont en forte opposition avec les grands pontes hospitaliers auprès desquels ils ont été formés. Se vouer corps et âme à l’exercice de la médecine ne les intéresse plus.

Leur idéal de vie est en totale rupture avec le modèle du médecin rural assisté par son épouse, qui jouait un double rôle d’assistante et de secrétaire. Tant que la profession fonctionnera sur ce modèle implicite, les jeunes ne rentreront pas dans le moule.

 

WUD La féminisation y est-elle pour quelque chose ?

NL Oui, il y a un double effet de  la féminisation. D’abord, les femmes médecins ne veulent pas s’installer en rural. Notamment parce qu’elles souhaitent consacrer plus de temps non travaillé à la vie domestique.

Ensuite, la féminisation du marché du travail fait que les médecins hommes ont le plus souvent des épouses de catégories socioprofessionnelles supérieures.

Et celles-là non plus ne souhaitent pas emménager à la campagne !

Du coup, même les hommes qui n’y étaient pas réticents sont ramenés à ce questionnement.

Il faut le reconnaître, ce sont les femmes qui posent aujourd’hui leurs envies et demandent à leur compagnon de s’y plier !

Portrait de La rédaction
article du WUD 15

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