Isolement et contention : Une nouvelle loi qui tape à côté

À partir du 1er janvier, les règles de contention et d’isolement changent… Une nouvelle réglementation impossible à mettre en œuvre, pensée sans prendre compte ni le terrain ni les patients de psychiatrie.
 

 « On nous demande de faire quelque chose de qualitatif sans nous donner les moyens de le faire », s’agace le Dr Juliette Grémion, cheffe de service au sein du Groupe Hospitalier Paul Guiraud (Villejuif) spécialisé en santé mentale. Une préoccupation certaine qui fait suite à la publication, le 16 décembre dernier, de l’article 84 de la loi de financement de la Sécurité Sociale 2021. A l’ordre du jour ? La mise en place d’un nouveau dispositif d’encadrement pour les décisions de contention et d’isolement.

« La contention, c’est souvent plus de 24h. Et l’isolement, souvent plus de 48h », indique le Dr Ivan Gasman, chef de pôle de l’unité pour malades difficiles Henri Colin (Villejuif) et vice-Président de l'association française des UMD de France (AFUMD). À partir du 1er janvier prochain pourtant, la durée maximale autorisée pour ce type de soin sera respectivement de 6 et 12 heures. Une prescription renouvelable pendant 24h pour la contention et 48h pour l’isolement. « À titre exceptionnel, le médecin peut renouveler au-delà des durées totales prévues », précise tout de même la loi qui conditionne cette option à l’information impérative d’un juge des libertés et de la détention (JLD), ainsi qu’à la famille.  

Des dispositions totalement déconnectées des problématiques de terrain, à en croire les deux spécialistes. « Je ne vois pas comment on va pouvoir mettre en application cette loi au premier janvier dans 10 jours ! », s’inquiète Ivan Gasman. Et pour cause : travaillant souvent en effectif réduit à cause des problèmes d’attractivité de la filière, le personnel médical et soignant en place risque d’avoir des difficultés à respecter la to-do-list imposée par cette mesure. « Toutes les nuits, le médecin de garde va devoir aller faire le tour de tous les patients sous contentions et en isolements sur le site en plus de son activité habituelle », poursuit le psychiatre, dont le pôle dispose de plus de 70 pièces d’isolement. "L’isolement fait partie des outils de la prise en charge de crise des pathologies mentales, rappelle Juliette Grémion. Nous avons douze chambres d’isolement. Comment voulez-vous qu’on parvienne à respecter l’horodatage ? Si on doit les renouveler toutes les 12h, ça va être à la chaîne… ». Un travail colossal qui, s’il est pensé pour le soin, risque plus d’amputer l’emploi du temps déjà chargé des médecins, au bénéfice de tâches administratives plutôt qu’à la santé de leurs patients.  

Sans oublier que la décision de poursuivre ou non les soins prodigués par l’isolement ou la contention ne se font pas à l’emporte-pièce. « Dans mon service, la décision de poursuite de la contention ou de l’isolement se fait en concertation avec toute l’équipe », souligne le psychiatre. Un moment de partage, qui oscille entre débats et concertations, qui permet de trouver la solution la plus adaptée à la pathologie du patient. « Je ne me vois pas faire ça à 2h du matin », commente le spécialiste, convaincu que ce temps sera désormais alloué à la gestion du chronomètre. Un avis partagé par sa consoeur Juliette Grémion qui s’inquiète que l’évaluation de ses patients soit désormais faite par des médecins qui ne les connaissent pas. « À chaque fois, ce sera un médecin différent, prédit-elle. De quoi perturber un peu plus ces patients fragiles. Il y a un déni de la pathologie psychiatrique… » 

Autre point de crispation : au-delà de la période maximale autorisée, la décision du JLD d’autoriser ou non la poursuite des soins devra se baser sur autre chose que la bonne foi des psychiatres. « Sur quoi vont-ils s’appuyer pour dire qu’un isolement ou une contention peut se poursuivre ? Sur les prescriptions médicales qui sont soumises au secret médical », indique Ivan Gasman. Un mode de fonctionnement qui risque de mettre à mal ce principe fondateur de la médecine. « On va passer plus de temps à savoir ce qu’on met ou pas dans nos prescriptions médicales, plutôt qu’à s’occuper de nos patients », s’agace-t-il. « Autant de facteurs qui risquent de grever un peu plus l’attractivité de la filière », prévoit Juliette Grémion, qui craint désormais d’être plus occupée à signer des papiers qu’à soigner.
 

Portrait de Julia Neuville

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