Francoise Avram : Du cabinet à la magistrature

Le médecin qui jugeait les médecins

Médecin radiologue, Françoise Avram est aussi magistrate. Récemment retraitée de son poste de présidente de la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux d’Île-de-France, elle raconte à WUD son itinéraire hors du commun.

Elle a un parcours « un peu atypique », dit-elle. Et pour cause. Françoise Avram, récente retraitée, était jusqu’à peu présidente de la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, des infections nosocomiales et des infections iatrogènes (CCI) d’Île-de-France. Un poste qui la passionnait. Le seul en capacité de réunir ses deux vies.

 

Françoise Avram nous reçoit dans son appartement montmartrois. Elle fait partie des rares à être magistrate, et docteur en médecine. Une carrière qui débute à la fin des années 1960, lorsqu’elle pousse les portes de la faculté de médecine de la Pitié-Salpêtrière, à Paris. « J'adorais mon père. Il a monté un cabinet de radiologie, alors qu'au départ il était médecin généraliste. Je me suis sentie un petit peu l'obligation morale de le reprendre ».

 

Un cabinet devenu obsolète

 

Pour elle, la médecine n’était pas une vocation du tout. Pendant ses études, où elle se découvre une passion pour la radio-pédiatrie — qu’elle n’exercera jamais vraiment — elle se marie et accouche de ses deux enfants. « Je n'ai pas passé l'internat de Paris », regrette-t-elle aujourd’hui. « Ce n'était pas du tout le même système qu’actuellement. On pouvait très bien exercer des spécialités médicales sans passer par l'internat, c'était un concours qui était très difficile à l’époque, il fallait suivre des conférences, ce qui pour moi était compliqué ». Avec deux enfants en bas âge dans les pattes, ça se comprend.

 

Mais Françoise n’en avait pas besoin. Elle allait reprendre le cabinet de radiologie de son père à la sortie de ses études, à la fin des années 1970. Elle le lui avait promis. En libéral, comme papa. Mais quelques années plus tard, son cabinet du boulevard de Clichy, dont l’équipement commence à dater, devient obsolète. « Il fallait que je me décide à retourner en milieu hospitalier pour refaire de l'IRM et du scan, et que j'investisse ou que je m’associe », raconte cette férue de mathématiques, les mains plongées dans les poils soyeux de son chat, Giovani.

 

Le droit, des maths littéraires

 

Au-delà du matériel, l’exercice libéral lui pèse. « Moi j'ai un rapport au privé qui n'est pas très bon… » Quand on est dans le privé, explique-t-elle, il faut en effet penser à gagner de l'argent. « Il faut payer des salaires, etc. Et ça c'est pas mon truc. J'ai horreur de ça ». Elle serait un bon second, mais pas un bon premier. Et pourtant, elle aime ressasser les preuves de son excellence. Ses notes à l’école, son parcours brillant, dont elle est très fière, et sa maîtrise du métier.

 

« Je crois que j'ai bien exercé mon métier, vraiment. Mais me réinvestir aussi bien intellectuellement que matériellement ne me disait pas grand chose ». Surtout qu’entre-temps, Françoise découvre le droit, au contact de son premier mari, un huissier de justice. « Je me suis rendue compte, que le droit, ce sont des maths littéraires. Et j’adorais les maths ». Ni une ni deux, la parisienne, alors âgée de 39 ans, décide de chercher un acquéreur pour son cabinet et de changer complètement de voie.

 

Juriste trop médecin

Un doctorat en médecine en poche, elle passe directement en deuxième année. Elle doit néanmoins passer en parallèle un examen de première année. « Je n'ai pas eu la moyenne, parce que, ce qui est assez comique, c’est que le sujet était l’euthanasie, et on m'a reproché de le traiter en médecin et pas en juriste », se rappelle-t-elle.

 

Cinq ans plus tard et un DEA de droit privé à la clé, elle veut devenir avocat au conseil. Mais l’ami d’un de ses fils l’informe de l'existence d'un concours, « qui à l'époque s'appelait le concours exceptionnel ». Exceptionnel, non par sa qualité mais par sa fréquence, « parce qu'il y en avait tous les 7/8 ans uniquement ». Le but ? Entrer à l'École nationale de la magistrature. 

 

En 1999, elle décroche le précieux sésame, « en 13ème place sur à peu près 1450 candidats ». Elle choisit la Cour d'appel de Rouen, où elle officie comme conseillère pendant cinq ans. En mai 2004, elle est détachée auprès de l’ONIAM (Office national d'indemnisation des accidents médicaux), au sein de la CCI d’Île-de-France.

 

Juge et (ancienne) partie

 

Françoise, médecin, devient la juge de ces confrères. « Les dossiers qui m’ont marqué le plus, ce sont les litiges liés à la gynécologie. Lorsque que des enfants naissent handicapés, suite à une erreur médicale. Émotionnellement, c’est très difficile ». Pendant 10 ans, elle « drive » les associations de patients, lit des centaines de rapports médicaux, recontacte les experts « pour avoir des compléments d’informations » et statue.

 

Est-ce qu’on en vient pas à détester les médecins, lorsqu’on fait face à l’horreur des erreurs médicales ? « Non, au contraire », répond-t-elle, sans hésiter. « Le risque zéro n’existe pas. Je me souviens très bien d’un cas, un enfant de deux ans décédé à la suite d’une opération anti-reflux, une opération assez banale d’urologie. J’en ai encore la chair de poule », dit-elle, un petit trémolo dans la voix.

 

La valeur de la reconnaissance

 

« À la commission étaient venus l’anesthésiste-réanimateur et le chirurgien qui étaient mis en cause, chacun flanqué de son avocat. Le chirurgien avait tenu à prendre la parole, contre la volonté de son avocat ». Il était en face des parents, eux figés dans leur douleur. « Il a expliqué qu’il y aurait pour lui un avant et un après, qu’il s’agissait d’une erreur et qu’il le regrettait profondément ». L’anesthésiste a pris le relais. Les deux médecins ont démoli la plaidoirie de leurs avocats, en reconnaissant complètement leur erreur.

 

« Pendant qu’ils parlaient, on avait l’impression que la glace dans laquelle était pris les parents fondait. L’argent de la réparation, ils s’en fichaient. La vie d’un enfant n’a pas de prix. » Mais que des médecins reconnaissent leur erreur, cela avait pour eux beaucoup de valeur. « À la fin, ils se sont serrés la main et les parents sont partis avec un sourire ». Françoise sourit aussi. Ce fut l’une de ses plus belles réussites. Aujourd’hui à la retraite forcée, après avoir tout de même exercé au-delà de la date limite, elle s’ennuie. Elle a de quoi.

Source: 

Thomas Moysan

Portrait de Thomas Moysan

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