Décarboner la santé ? On a un plan !

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Bouter le carbone hors de France d’ici 2050. C’est l’objectif du Plan de transformation de l’économie française, publié début 2022 par le Shift Project*. Laurie Marrauld, enseignante à l’EHESP qui a coordonné la partie santé, nous détaille la marche à suivre pour le secteur.

 

Décarboner la santé ? On a un plan !

What's up doc : Vous calculez que la santé représente 8 % des émissions françaises de gaz à effet de serre. Comment aboutissez-vous à ce constat ?

Laurie Marrauld : Je n’ai pas fait ce calcul toute seule (rires) ! Nous utilisons une méthodologie appelée MyCO2, qui permet de prendre en compte l’ensemble des activités productrices d’un secteur. Pour l’hôpital, par exemple, il y en a beaucoup : il faut amener à manger, se déplacer, maintenir l’établissement à une température correcte… c’est une véritable petite ville !

8 %, c’est moins que le poids économique de la santé, qui emploie 9,3 % des actifs en France selon vos chiffres. La santé est-elle plus vertueuse que la moyenne ?

L M : Ce différentiel s’explique notamment par le fait que la santé est un secteur plus serviciel que d’autres : ce qui coûte le plus cher, dans un établissement, cela reste le personnel. Mais il faut noter que nous n’avons pas pu tout compter dans notre calcul. Nous n’avons par exemple pas pu inclure l’empreinte carbone de l’Assurance maladie, ou encore les investissements de certaines assurances privées dans les énergies fossiles…

L’un de vos principaux constats concerne la méconnaissance, par les acteurs sanitaires, de leurs propres émissions. Pourquoi cette ignorance ?

L M : La loi oblige les établissements à faire des bilans d’émission de gaz à effet de serre qui s’arrêtent à ce qu’on appelle le scope 1 et 2, c’est-à-dire les émissions directes. Le scope 3, qui comprend les émissions indirectes (achats, numérique, déplacements, etc.), représente pourtant 87 % des émissions du secteur ! Avoir des bilans carbones complets nous paraît essentiel pour avoir un bon diagnostic. Or un bon diagnostic, les soignants le comprennent aisément, est indispensable pour apporter les bonnes solutions.

En attendant ces bilans complets, quels sont les principaux leviers sur lesquels agir pour baisser les émissions ?

L M : Une très grande partie des émissions concerne les médicaments et les dispositifs médicaux (voir encadré, ndlr). Malheureusement, nous n’avons pas directement la main pour imposer des réglementations plus vertueuses concernant la production. Il faut tout de même travailler à intégrer ces questions, par exemple lors du renouvellement des AMM (Autorisations de mise sur le marché, ndlr) ou des marquages CE, à favoriser les politiques d’achat durable, à réfléchir à la relocalisation d’une partie de la production… Il faut aussi se poser la question de la pratique de la prescription, car nous continuons à avoir une consommation médicamenteuse plus importante que celle de nos voisins…

Vous insistez également sur la prévention…

L M Oui, c’est indispensable. Il faut baisser nos émissions de 80% en 2050 pour rester sous la limite des 2 degrés de réchauffement, qui constitue, je le rappelle, le début de l’insécurité mondiale. Notre chance, c’est qu’une grande partie des émissions sont liées à des maladies d’origine civilisationnelle, donc évitables : alimentation, sédentarité, qualité de l’air… Autant de facteurs que l’on peut combattre via la prévention. Bien sûr, la bataille pour la prévention n’est pas simple, mais on ne peut pas y échapper.

Quel rôle les médecins doivent-ils jouer dans cette transformation ?

L M : L’un des principaux enjeux réside dans la formation, car les professionnels doivent mieux connaître les enjeux de la santé environnementale, et prendre conscience qu’ils ont un rôle d’ambassadeurs auprès de la population. Il y a également beaucoup à faire pour favoriser la prévention, comme évoqué plus haut, même si les médecins la pratiquent déjà au quotidien. Il faut par ailleurs favoriser une pratique médicale plus concertée, minimisant les ruptures de parcours et donc les soins évitables. 

Constatez-vous une prise de conscience sur ces questions ?

L M : Oui, nous voyons que les établissements font de plus en plus appel à des bureaux d’étude spécialisés sur la responsabilité sociale et environnementale en santé, par exemple. Mais ce qui nous interroge, c’est qu’il n’y a toujours pas de politique nationale de décarbonation de la santé, alors que cela existe dans d’autres pays. Mobiliser du consulting est une chose, mais la stratégie, elle, relève de la responsabilité des acteurs politiques.

* Climat, crises : Le plan de transformation de l’économie française, The Shift Project, Odile Jacob, 2022

Bio express

Laurie Marrauld est enseignante chercheuse à l’École des hautes études en santé publique (EHESP) depuis 2015. Titulaire d’un doctorat en sciences de gestion, elle travaille sur principalement sur la e-santé. C’est d’ailleurs via la question de la soutenabilité des systèmes numériques qu’elle a commencé à collaborer avec le Shift Project, avant de prendre en charge la question de la décarbonation de la santé.

Le Shift, kesako ?

Créé en 2010, le Shift Project est un think tank dédié à la question de la décarbonation qui « se veut le promoteur d’une économie soutenable, qui ne soit ni anticapitaliste par principe, ni en porte-à-faux avec les constats scientifiques », ainsi qu’on peut le lire sur son site internet. Sa notoriété doit beaucoup à la figure de son très médiatique président, Jean-Marc Jancovici.

En quelques chiffres

8 %. C’est ce que la santé pèse dans les émissions nationales de gaz à effet de serre… et c’est ce qui fait dire au Shift Project qu’elle est « un secteur carboné qui s’ignore ».
55 %. C’est la part des achats de médicaments et de dispositifs médicaux dans les émissions du secteur. Ceux-ci constituent la première source d’émissions, suivis par le transport des patients et des visiteurs (15 %) et les sources fixes de combustion (chauffage, etc. : 10 %).
84 %. C’est le pourcentage des étudiants en santé qui estiment qu’ils devraient être formés aux enjeux climatiques et environnementaux.
Source : Shift Project

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