Covid, pop and psy : Confession d’un masque

Jean-Victor Blanc est médecin psychiatre à l’hôpital Saint Antoine (Paris). Retrouvez chaque semaine sa lecture de la pandémie Covid 19, entre urgences sanitaires et références pop culture.

Depuis le début de la pandémie, une question fait débat, voire obsession : les masques. De quels types? Qui doit en porter ? Quand ? De quoi et qui protègent-ils ? Des talk shows aux couloirs de l’hôpital, ces questions tournent en boucle. Et les masques, sont devenus une denrée convoitée, au point de faire l’objet d’une contrebande. Comment ce banal morceau de plastique est devenu en quelques semaines le nouveau Subutex ?
 
1er février. À Orly, j’attends un avion pour Milan. L’épidémie, qu’on appelait basiquement celle du « coronavirus », semble bien lointaine. Quelques passagers se sont ficelés derrière des masques chirurgicaux. Goguenards, on se fait la réflexion avec mes compagnons de week-end, médecins également, que c’est assez ridicule et anxiogène, car ces masques ne protègent de rien. Et puis, les risques de propagation du virus dans la douce France sont évalués comme « très faibles » dixit notre ministre elle-même. Alors, pas de quoi gâcher l’ambiance. Dans la capitale économique de l’Italie, c’est d’ailleurs business as usual.
 
23 Février. 20 jours plus tard, Giorgio Armani fait son défilé de la Fashion Week de Milano sans public, le nombre de cas de Covid-19 se multipliant dans la région. De l’autre côté des Alpes, des photos circulent d’Italiens mettant le fameux masque de plongée Décathlon mi-scaphandre de Tintin, mi-Flipper le Dauphin, pour faire la passegiata. Là encore, difficile de ne pas esquisser un sourire. Cela semble quand même loin du gold standard, en terme de protection des normes des dispositifs médicaux. Les masques font ainsi l’objet d’un encadrement rigoureux, équivalent à celui des médicaments.
 
2 Mars. De garde aux urgences pour les avis psychiatriques, on me demande de porter un masque. La dernière fois que j’en ai mis un, c’était étudiant, au bloc opératoire, à l’époque il y avait encore des Harry Potter au cinéma. Premiers frissons parmi les équipes : pourquoi porter un masque dont on sait qu’il ne protège pas de la contagion? Pour limiter les risques de transmissions entre soignants uniquement, par pour nous protéger. Les masques protecteurs, les FFP2, sont déjà rationnés, dans les urgences générales d’un grand CHU parisien. C’est un sourire un peu ironique que je cache sous le masque. L’image qui me vient en tête, c’est le vent de panique dans Titanic, quand les passagers commencent à comprendre que, one way or another, il n’y aura pas de canots de sauvetages pour tous.
 
27 Mars. Aujourd’hui, le masque, c’est une des premières choses sur laquelle on se rue en arrivant à l’hôpital. Ce n’est toujours pas clair s’il protège de quoi que ce soit. Ce qui est certain, c’est que la loi de l’offre et de la demande l’a rendu hautement désirable. On est « chanceux », d’y avoir accès sans trop de difficultés (enfin, dans la mesure des stocks disponibles). Chanceux, par rapport à la population générale pour qui ils sont introuvables en pharmacie. Chanceux, par rapports aux autres travailleurs non confinés, comme les gendarmes et les caissières.
 
En sortant de l’hôpital, c’est un étrange défilé dans la queue du supermarché. Pas de haute couture, mais une certaine créativité : écharpe, masque de chantier, en tissu, modèle FFP2 noircis par l’usage, cache cou de ski en polaire ou tendance SM. Chacun innove et fait comme il peut pour se protéger, se rassurer aussi. Les masques Décathlon font office de respirateurs dans des réanimations de fortune transalpine. Dans la rue, les seuls qui avancent le visage nu, ce sont les SDF du quartier, partageant leur misère, arrosée de quelques bières.

C’est assez rare chez moi, mais ça ne me fait plus trop rire. 
 
 
 
 
 

Portrait de Jean-Victor Blanc

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