Trump : mots de tête aux CDC

Quand le vocabulaire sert l’obscurantisme

Lors d’une réunion au sujet du budget des CDC américains, il aurait été demandé aux personnes en présence d’éviter d’employer certains mots ou expressions comme « transgenre », « foetus » ou encore « fondé sur la science ». Révélée par une source anonyme présente lors de la réunion, la scène a fait le tour des médias américains.

La stupéfaction et l’incompréhension règnent outre-Atlantique, à la suite des révélations du Washington Post. La très sérieux journal américain, se basant sur les dires d’une source anonyme au sein des Centers for Disease Control and Prevention (CDC), rapporte en effet une sorte de censure commandée par Alison Kelly, l’une des têtes de l’agence de contrôle des maladies.

Jeudi dernier, lors d’une réunion, elle aurait demandé aux responsables et analystes des CDC d’éviter d’employer, dans les documents destinés au budget de l’année prochaine, les mots « vulnérable », « diversité », « transgenre », « foetus », « droit inhérent » (entitlement, en anglais), ainsi que les expressions « fondé sur la science » et « fondé sur les preuves » (science-based et evidence-based).

Fake news !

La requête peut paraître insensée pour une agence scientifique. Elle l’est moins lorsque l’agence dépend du département de la santé américain (HHS), sous administration Trump. Et depuis les révélations du journal, une tempête médiatique souffle jusque dans la chevelure du Président des États-Unis, renforcée par un flux en provenance des sommités scientifiques du pays.

Contacté par le Washington Post, le porte-parole du HHS s’est empressé de contester mollement les accusations, en assurant que le département « continuera d’avoir recours aux meilleures preuves scientifiques disponibles pour améliorer la santé de tous les Américains ». Avant d’ajouter que « le HHS encourage fortement l’utilisation de données basées sur des résultats solides et des preuves dans ses décisions budgétaires ».

Ce bannissement de mots témoigne cependant d’une certaine mentalité qui règne depuis la prise de pouvoir de Donald. À savoir une volonté quasi systématique de contrer les arguments scientifiques, toutes les science-based et evidence-based données, que ce soit dans le domaine de la santé ou des sciences dures. Ou même simplement dans le traitement de l’information.

"Ridiculous"

Les voix d’experts reconnus n’ont pas tardé à se faire entendre. L’une d’entre elles, peut-être celle avec le plus de portée, émane de Rush Holt, le directeur de l’American Association for the Advancement of Science (AAAS), organisme qui publie la revue Science. « Voici un mot qui est encore autorisé : ridicule », a-t-il simplement exprimé dans une déclaration officielle.

« Les mots que nous utilisons décrivent au final ce qui nous tient à coeur, et ce que nous choisissons comme priorités », a déclaré de son côté le Dr Sandro Galea, doyen de l’école de santé publique de l’université de Boston.

Cette nouvelle agression est en effet révélatrice de l’obscurantisme dont Trump et son administration font preuve, face à la rigueur des grandes institutions scientifiques américaines. Les preuves du changement climatique en font les frais, tout comme les avancées pour les personnes LGBT réalisées sous l’ère Obama, que Trump se fait un malin plaisir de détricoter. Une partie de la page d'information qui leur est destinée sur le site du HHS a d’ailleurs récemment disparu.

La science communautaire selon Trump

« Je tiens à assurer qu’il n’y a pas de mots bannis aux CDC », a finalement réagi au travers d’une série de tweets la directrice des CDC, le Dr Brenda Fitzgerald, deux jours après l’article du Washington Post. « Les CDC restent dédiés à leurs missions de service publique de santé, en tant qu’institution qui se base sur la preuve et sur les sciences ».

La directrice tente d’éteindre l’incendie. La gynécologue-obstétricienne de 71 ans, membre du Parti Républicain et modérée, a été nommée à la tête des CDC en juillet 2017. Elle n’a pas dû être ravie de cette décision, mais s’est sans doute abstenue de contestation, probablement en raison de la pression financière qu’elle subit. L’agence, au budget avoisinant les 7 milliards d’euros, est sous la menace de la Maison Blanche et de certains parlementaires républicains, qui proposent une réduction drastique des sommes allouées aux CDC (près de 20 %).

Les employés se rebelleront-ils contre cette directive ? L’administration fera-t-elle un pas en arrière ? Ou les consignes seront-elles bêtement appliquées ? Les médias américains ne laisseront sans doute pas passer inaperçu le prochain rapport des CDC. Peut-être y lirons-nous, en lieu et place de « science-based », le recommandé « CDC bases its recommendations on science in consideration with community standards and wishes », ce que nous pouvons traduire par « les CDC fondent leurs recommandations sur la science, en tenant compte des normes et des souhaits communautaires ». Avec toutes les dérives que cette formulation autorise.

Source: 

Jonathan Herchkovitch

Portrait de La rédaction

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