"Nous ne sommes pas très inquiètes, globalement, pour la population générale"

Le professeur Élisabeth Botelho-Nevers, PU-PH en infectiologie au CHU de Saint-Étienne, et le Dr Amandine Gagneux-Brunon, MCU-PH dans le même CHU, vivent la crise du CoVid-19 avec acuité. Dans un entretien qu'elles ont accordé à What's up Doc, elles dressent les spécificités de cette pandémie, tout en restant confiantes quant à la gestion sanitaire de cette crise. 

What's up Doc. Comment considérez-vous le Covid-19 en qualité d’infectiologue ? 

Pr Élisabeth Botelho-Nevers. Nous considérons l’épidémie du Covid-19 comme une maladie émergente et ce n’est pas la première à laquelle nous sommes confrontés. En revanche, le caractère de cette épidémie avec cet agent infectieux  très  différent de celui de la pandémie  grippale 2009, fait que nous sommes sous tension. Au fil des jours nous gagnons en connaissance sur cette infection, et nous ne sommes pas très inquiètes, globalement, pour la population générale. En revanche, nous sommes plus inquiètes pour les personnes fragiles, ainsi que pour les conséquences sociétales. 

WUD. Les mesures prises jusqu’à maintenant par le gouvernement vont-elles dans le bon sens ? 

É. B.-N. Oui, ces mesures nous paraissent tout à fait appropriées. Nous connaissons les collègues qui conseillent le gouvernement et ces mesures d’un point de vue infectiologique nous paraissent tout à fait appropriées. 

WUD. Quelles sont les différences et les ressemblances entre l’épidémie H1N1 et celle-ci ? 

Amandine Gagneux-Brunon. La grosse différence, c’est l’absence de vacccins par rapport à H1N1. Aussi, mais cela pourrait changer assez rapidement, nous n’avons pas non plus de traitement. Les effectifs de patients augmentent très rapidement, ce qui crée de grandes difficultés pour nous au quotidien. 

É. B.-N. Je voulais compléter en ajoutant que dans les deux cas nous sommes sur une pandémie. Mais avec cette nouvelle pandémie, nous sommes confrontés à un nombre très important de patients admis en réanimation, ce que nous n’avions pas connu auparavant. C’est ce qui nous a frappé, lorsque nous avons échangé avec nos collègues réanimateurs. Bien entendu, toutes les personnes infectées par le CoVid-19 ne vont pas en réanimation mais nous sommes quand même frappés par le nombre de cas en réanimation. 

WUD. Les capacités d’accueil en réanimation sont-elles suffisantes ? 

É. B.-N. Tout le monde a vu le schéma d’Olivier Véran : l’objectif est d’étirer le plus possible cette épidémie pour éviter un pic trop important et conserver des capacités d’accueil à hauteur du nombre de personnes infectées. Les services de réanimation sont très occupés actuellement, mais nous ne sommes pas du tout à saturation. Pour ce qui est de notre hôpital, le CHU de Saint-Etienne, nos collègues sont prêts à monter en charge. Ce qui est important, c’est que la déprogrammation d’un certain nombre d’activités libère des places de réanimation. 

La déprogrammation d’un certain nombre d’activités libère des places de réanimation. 

WUD. Comment cela se passe-t-il de manière pratique dans les hôpitaux ?

É. B.-N. Depuis hier a été annoncée la déprogrammation des actes de chirurgie non urgents, mais qui nécessitent quand même en aval des soins intensifs ou de la réanimation. Cela va donc permettre de redistribuer des lits de réanimation. 

WUD. Avez-vous une estimation du nombre de lits qui peuvent être libérés de cette manière ? 

É. B.-N. Je ne saurais pas dire. 

WUD. Y a-t-il suffisamment d’infectiologues pour prendre en charge cette crise dans les hôpitaux ? 

É. B.-N. Les infectiologues ont un rôle très important, même en dehors de cette crise. On a besoin de continuer à former des infectiologues et de reconnaitre le rôle important des infectiologues. Je pense que les patients Covid-19 n’auront pas forcément besoin de nous à leur chevet. En revanche, nous avons besoin d'eux pour donner des expertises, des conseils sur des prises en charge. Les infectiologues sont aussi très actifs dans la recherche pour avancer sur des prises en charge basées sur des faits. 

Les infectiologues sont aussi très actifs dans la recherche

WUD. Vous aviez alerté sur une baisse du nombre de places en internat d’infectiologie. Était-ce un phénomène ponctuel ? 

É. B.-N. C’était un phénomène ponctuel. Nous espérons que cela ne se reproduira pas et nous avons demandé pour l’an prochain deux postes d’internes en infectiologie à Saint-Etienne. Au niveau national, c’est une spécialité bien choisie mais nous espérons que cette pandémie mettra en avant le rôle des infectiologues, et qu’elle fera naitre des vocations. 

WUD. Allez-vous intervenir dans les programmes de recherche pour trouver traitements et vaccins contre le CoVid-19 ? 

É. B.-N. En tant qu’infectiologue et universitaire, nous communiquons très bien au sein de notre spécialité, partout en France. Dès le début de la crise, nous avons réfléchi à différents essais cliniques, nous nous sommes répartis les tâches, car nous étions très occupés par la préparation et la gestion de cette crise. Nous sommes impliqués et ce sont des professeurs qui déposent ces projets en recherche clinique. Moi par exemple j’en ai déposé un : c’est un projet de prophylaxie pour les soignants, nous attendons la réponse sur le plan du financement. Il est certain que les recherches cliniques dans l’émergence de nouvelles maladies est indispensable et en France, nous nous sommes structurés pour pour faire de la recherche clinique au sein même de la crise. Nous recevons aussi de l’aide de nos collègues des centres d’investigation clinique pour l’inclusion des patients dans les essais. Ce n’est pas parce que l’on est en pleine crise que l’on ne peut pas faire de la recherche clinique de qualité, de sorte que les résultats qui seront issus de cette recherche clinique seront indiscutables. De toute manière, la recherche clinique est aussi coordonnée au niveau international, il y a des études qui débutent partout en même temps, pour que nous puissions inclure très rapidement des patients et pour que nous puissions conclure. 

Ce n’est pas parce que l’on est en pleine crise que l’on ne peut pas faire de la recherche clinique de qualité

WUD. Quels seront les délais pour conclure ?

É. B.-N. Nous avons droit à une rapidité de dépôt des dossiers et de mise en place des essais cliniques qui est totalement phénoménale. Du coup, je pense que c’est l’affaire de quelques semaines. Il faut quand même un minimum de temps pour pouvoir bien inclure nos patients et pouvoir bien conclure. 

A. G.-B. Comme c’est une pathologie qui est rentrée dans le quotidien de la population générale, nous aurons des taux d’inclusion dans les essais cliniques qui seront plus importants que d’ordinaire. Les réticences habituelles vont très certainement tomber. Il y a d’autres innovations qu’il faut évoquer, comme les platefomes de suivi ambulatoire des patients. Elles sont la solution à des difficultés d'hospitalisation, alors qu’il y a 80% des patients peu symptomatiques. À Saint-Étienne, nous sommes à la pointe pour le suivi, via des plateformes en ligne, des patients en ambulatoire. Cela nous permet sans dépenser trop d’argent et sans importuner les patients, de les suivre. C’est du télésuivi. 

Portrait de Jean-Bernard Gervais

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