"Ne te lance pas en chirurgie, ce n’est pas un métier fait pour les femmes"

Professeur de chirurgie viscérale au CHU d'Angers, le Pr Émilie Lermite, 44 ans, est également vice-présidente de l’association française de chirurgie (AFC). La société savante, qui existe depuis 120 ans, vient pour la première fois de composer un bureau paritaire. Nous l’avons interrogée sur la parité et le sexisme en chirurgie et en médecine, mais aussi sur la féminisation croissante du métier.

What's up Doc : Comment le dernier bastion de la virilité en médecine ( l’AFC, ndlr) a fini par tomber ?

Dr Emilie Lermite : C’est le nouveau président Patrick Pessaux qui est à l’origine du bureau paritaire. Il désirait moderniser et rajeunir le bureau pour qu’il soit le reflet de la diversité de genres. Certes, le pourcentage de femmes en chirurgie n’est pas très important (8,5 %, NDLR), mais de plus en plus de femmes choisissent la chirurgie.

WUD. En quoi le fait de composer un bureau paritaire pourrait faire changer les mentalités, notamment sur la question de la parité ?

EL. Aujourd’hui, les sociétés savantes sont essentiellement représentées par des hommes. Ce bureau paritaire va permettre de donner de la visibilité aux femmes en chirurgie. On pourra donc montrer l’exemple, si bien que les femmes qui hésitent encore à faire de la chirurgie renonceront moins pour des questions de genre. Cela devrait aussi participer à modifier les mentalités et les discours de certains praticiens sur la place des femmes dans la chirurgie. Ils vont se rendre compte qu’il y a de plus en plus de femmes dans le métier, mais aussi que ces femmes exercent le métier tout aussi bien, ou tout aussi mal, que les hommes.

WUD. Donc, les femmes n’ont rien à envier aux hommes dans votre spécialité ?

EL. Il faut évidemment avoir de l’appétence et certaines qualités pour faire ce métier, mais ce n’est pas une question de genre. Il n’y a pas d’impossibilité liée au sexe qui empêcherait les femmes de faire ce métier. Quant à la question des enfants, c’est un faux problème, car les enfants sont en général élevés par les deux parents. Je connais aussi des mères célibataires qui sont chirurgiennes : il faut juste de l’organisation, ce n’est donc pas incompatible avec le métier.

WUD. Avez-vous entendu des réflexions sexistes durant vos études de chirurgie ?

EL. Oui, j’ai souvent entendu les phrases suivantes : « Ne te lance pas en chirurgie, ce n’est pas un métier fait pour les femmes. », « comment réussiras-tu à conjuguer ton travail et ta vie de famille ? » ou « si un jour tu veux faire des enfants, il faudra bien s’en occuper… » On me disait aussi que c’était un métier fatiguant, qu’il fallait faut être debout longtemps, qu’il y avait des gardes.. Toutes les femmes qui ont choisi la chirurgie ont déjà entendu ce genre de réflexions de la part de médecins ou de chirurgiens. Je ne l’ai pas vécue personnellement, mais, quand j’étais interne en chirurgie au début des années 2000, certaines de mes collègues ont déjà entendu « Tiens, tu es enceinte ? Tu ne t’es pas faite ligaturée les trompes ? » Ou alors : « une profession qui se féminise est une profession qui s’effondre ». Conséquence : certaines se disent « j’aurais bien aimé, mais cela risque d’être difficile en tant que femme. »

WUD. L’AFC a aussi annoncé vouloir lancer une campagne #chirurgiennes dans la lignée de la campagne #IlookLikeASurgeon qui est devenue une marque de ralliement et de solidarité des chirurgiennes du monde entier...
EL. Nous n’avons pas encore lancé la
campagne #chirurgiennes, mais nous nous inspirerons de #IlookLikeASurgeon. Tout est parti d’une couverture du magazine américain The New Yorker qui montrait quatre chirurgiennes masquées avec leurs calots qui s’apprêtaient à manier le bistouri, avec en arrière fond le fameux scialytique que l’on utilise au bloc. C’était une manière d’évoquer la représentation des femmes en chirurgie, de rappeler que la profession se féminise, que tous les chirurgiens ne sont pas des hommes d’une cinquantaine d’années... Le hashtag #IlookLikeASurgeon avait bien fonctionné. Nous aimerions faire à peu près la même chose en diffusant des photos de chirurgiennes avec le hashtag #chirurgiennes,

WUD. Quel regard portez-vous sur la féminisation de la médecine ?

EL. Tout d’abord, les études de médecine se féminisent énormément. Il y a de plus en plus de femmes. Quand j’étais interne dans les années 90, il y avait a peu près 50 % d’hommes et de femmes. Aujourd’hui, les femmes sont majoritaires dans les études de médecine et elles sont par exemple très largement majoritaires chez les médecins généralistes. Mais elles ne sont pas nombreuses à choisir la spé chirurgie, même si, au CHU d’Angers, pas mal d’internes femmes ont choisi la chirurgie digestive. Tous les étudiants choisissent leur spécialité en fonction des rencontres qu’ils font durant leurs études, donc c’est aux chirurgiennes de montrer l’exemple. En leur montrant que l’on peut être une femme et exercer ce métier tout en ayant une vie personnelle relativement épanouie. Cela contribuera à lever les freins psychologiques de certaines étudiantes.

WUD. Est-ce que les femmes peuvent apporter un regard ou une expertise différents que les hommes en chirurgie ?

EL. Je ne suis pas re que le fait d’être une femme ou un homme change la manière de pratiquer ce métier, ou que les femmes exercent ce métier différemment que les hommes. Je ne suis pas sûre non plus que les femmes soient plus émotives, plus empathiques ou plus douces que les hommes. On a tendance à attribuer des traits de caractère plutôt masculins aux chirurgiens, comme si les hommes étaient plus résistants, se laissaient moins gagner par leurs émotions, étaient plus rigoureux, plus synthétiques... mais ce n’est pas vrai. C’est pour ça qu’il est important de renforcer la visibilité des femmes médecins. Plus on sera visible, plus on montrera l’exemple, plus on suscitera des envies et des vocations. Les femmes se diront que tout est possible, et les patients et les collègues seront moins surpris de voir des chirurgiennes.

WUD. Que diriez-vous à une femme qui hésiterait à se lancer dans la chirurgie ?

EL. Je lui dirais de foncer, de faire ce qui lui plait. Personnellement, je ne regrette pas mon choix.

WUD. Que répondriez-vous aux personnes qui disent que la chirurgie est un métier d’hommes ?

EL. Je leur dirais que cela n’a aucun rapport, qu’ils n’y connaissent rien ! Et que l’on peut parfaitement réussir en tant que chirurgienne.

Portrait de Julien Moschetti

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