Mulhouse : les internes refusent de "finir au bout du rouleau" comme leurs aînés

À la suite de l’arrêt de travail de 17 internes affectés aux urgences de l'hôpital de Mulhouse, les syndicats d’internes ont soumis à l’ARS Grand Est et à la direction du CH de Mulhouse un protocole de sécurisation de la présence d’internes au SAU Mulhouse (effectifs d'encadrement minimum et conditions d'arrivée des internes). Sans validation écrite de la part de la direction de l’hôpital et l’ARS, tous les internes de médecine générale (environ 180 par promotion) menacent de faire grève à compter du 4 novembre.
 

L’ARS Grand Est avait choisi de passer en force en décidant d’envoyer, non plus 10, mais 19 internes dont 17 internes de premier semestre, au service des urgences du CH de Mulhouse. C’était sans compter sur la bravoure et la science du combat des internes du CH de Mulhouse, qui, tels des ceintures noires de judo, ont utilisé la force de leur adversaire pour la retourner contre lui.
 
À l’image du Saihcs (Syndicat autonome des internes des hospices civils de Strasbourg) qui a demandé dans la foulée aux différentes autorités compétentes (ministère de la Santé et ARS Grand Est) « la redistribution de ces postes d’internes sur d’autres services d’urgences de la région, en capacité de former ces internes et d’assurer leur sécurité ainsi que celle des patients ». Tout en menaçant de déposer un préavis de grève en cas de refus. Effet boomerang garanti !

17 internes toujours en arrêt de travail

 Pour rappel, les 17 internes affectés aux urgences de l'hôpital de Mulhouse sont en arrêt de travail depuis lundi 30 septembre, en raison d’un manque d’encadrement et d'un épuisement professionnel, à la suite d’un grand nombre d'arrêts de maladie déposés par des personnels soignants. Aux dernières nouvelles, ces 17 internes sont toujours en arrêt. 
 
Soutenus par deux syndicats d’internes (Saihcs et Sarra-IMG *), ils exigent toujours, comme d’ailleurs les autres internes susceptibles d’être affectés aux urgences de Mulhouse, « des conditions fermes afin d’assurer l’encadrement et la sécurité de potentiels internes dans ce stage : pas d’interne sans un nombre suffisant de seniors », a déclaré le 9 octobre le Sarra-IMG dans une lettre ouverte aux internes de médecine générale.
 
Mais la réunion qui s’est tenue le 8 octobre (en présence de l’ARS, de la CME et de la direction du CH de Mulhouse, du département de médecine générale de la Faculté de médecine de Strasbourg, des représentants du Saihcs et du Sarra-IMG, et bien sûr, des internes actuellement en stage aux urgences de Mulhouse), a malheureusement débouché sur un statut quo. Aucun consensus n’a été trouvé.

Promesse non tenue

La direction de l’hôpital et l’ARS s’étaient pourtant engagés verbalement à fournir dans l’après-midi aux syndicats d’internes des documents pour répondre à leurs requêtes. Mais ne l’a pas fait… Au final, « dans l’impossibilité de répondre à nos demandes dans le temps imparti, c’est à 20h10 que l’ARS nous propose de déplacer les choix pour les trois promotions et pour les internes de médecine d’urgence au mardi 15 octobre 2019 », explique le Sarra-IMG dans son communiqué.
 
La procédure de choix de postes a donc été reportée en l’absence d’avancées sur le conflit qui oppose depuis une dizaine de jours les syndicats d’internes, l’ARS et la direction du CH de Mulhouse. Mais au-delà des promesses non tenues (documents pas envoyés dans les délais impartis), c’est aussi la tonalité de la réunion du 8 octobre qui a été mal vécue par les internes.
 
« Nous avons mal vécu les discours culpabilisateurs de l’ARS et de la direction de l’hôpital qui nous ont dit « si vous partez, vous abandonnez l’hôpital et vous serez en partie responsables d’une catastrophe sanitaire », se fait l’écho Lucas Gauer, le président du Saihcs joint par What’s up Doc. L’hôpital a joué son rôle en nous mettant la pression pour que les internes restent à l’hôpital. Ils ont aussi fait preuve de mauvaise foi en remettant en cause mon statut de président, alors que nous échangeons des mails depuis des mois…»

Sécuriser la présence des internes

Mais les internes n’ont pas flanché. À l’issue de quatre heures de réunion, ils ont réussi à imposer une liste de conditions minimales pour sécuriser la présence des internes au SAU de Mulhouse. Des conditions validées en assemblée générale extraordinaire par les internes de médecine générale (200 étaient présents environ), ce mercredi 9 octobre. Des conditions qui auraient également reçu un « oui verbal » de la part de l’ARS et de la direction de l’hôpital, selon Lucas Gauer.
 
Les conditions sont spécifiées dans un protocole de sécurisation de la présence d’internes au SAU Mulhouse divisé en deux parties. La première exige les conditions suivantes concernant les conditions d'arrivée des internes :
 
- Ouverture de 8 postes d'interne en DES de Médecine générale « phase socle », 1 DES Médecine générale "ancien régime", 2 postes en DES médecine d'urgence « phase socle » : au total 11 internes donc.
- Présence des internes au SAU, de jour. Pas d'internes à l'UHCD, pas d'internes au déchocage (traitement prodigué en urgence pour les états de choc qui peuvent être dus à un accident ou une maladie aigüe, NDLR)
- Concernant la présence en « garde » (nuits, samedi après-midi, dimanche et jours fériés) : pas d'internes du GHRMSA (y compris SASPAS) au SAU pendant 1 mois au moins, puis présence discutée uniquement si l'on constate un renforcement des effectifs de seniors urgentistes sur ces plages horaires. - Une réunion de suivi hebdomadaire de réévaluation de la situation : Établissement, ARS, DMG, internes.
- En cas de non-respect du protocole objectivé par les internes, à tout moment du stage, engagement de l’ARS de réaffecter dans les 7 jours les internes dans d’autres SAU d’Alsace (choisis après concertation avec la Faculté et les représentants d’internes).
 
La deuxième partie du protocole définit les conditions suivantes concernant les effectifs d'encadrement minimum :
 
- Présence chaque jour de 2 séniors au SAU en journée, pour l’accueil des patients, répartis tels que : soit deux médecins spécialistes en médecine d'urgence, soit un spécialiste en médecine d'urgence et un CCA, MCU-PH ou PU-PH.
- 1 sénior en filière traumatologie la journée (différent des deux séniors précédents).
- 1 sénior en filière courte (différent des trois séniors précédents).
- 1 urgentiste au SMUR (différent des quatre séniors précédents).
- 1 urgentiste à la régulation (différent des cinq séniors précédents).
- 1 sénior gérant l'UHCD de jour, (différent des six séniors précédents).
- Le déchocage géré directement par la réanimation.
 
Soit, un total, en journée, de 7 séniors et une équipe de réanimation détachable immédiatement pour chaque admission en déchocage sur le service des urgences.
 
Les syndicats d’internes demandent également que ce protocole soit présenté accompagné d’un planning nominatif spécifiant pour tout le mois de novembre, et pour chacun des postes décrits précédemment : l’identité du sénior, sa spécialité, et le poste auquel il sera affecté. Ceci afin que l’établissement « prouve qu’il est en mesure d’accueillir des internes dans les conditions de sécurité minimales ».
 
Ce planning devra être présenté et validé par les syndicats au plus tard 24h avant les choix de postes des internes pour le semestre de novembre qui auront lieu au plus tard le 18 octobre 2019. Selon Lucas Gauer, la direction de l’hôpital et l’ARS se sont engagés à le valider sous 48h.

Préavis de grève

« Si les conditions du protocole sont appliquées strictement par la direction de l’hôpital, les internes s’engagent à rejoindre les urgences, affirme Lucas Gauer qui évoque les décisions prises en AG le 9 octobre. Si elles ne sont pas remplies, tous les internes de médecine générale (environ 180 par promotion, NDLR) s’engagent à faire grève à compter du 4 novembre. »
 
Et de préciser qu’il ne s’agira pas de se contenter de « mettre un brassard et d’être réquisitionné ». Si les conditions ne sont pas remplies, les internes « n’iront pas travailler ».
 
Le président du Saihcs ajoute également que « toute réquisition d’interne gréviste serait abusive » en vertu de la législation en vigueur en la matière. 

Faiblesse psychologique des internes

La conversation avec Lucas Gauer touche à sa fin. Nous mettons sur le tapis le récent article de Libération qui a repris les propos de l’ARS Grand Est qui se serait défendue en évoquant la « faiblesse psychologique » des internes de Mulhouse...
 
Si bien que le groupe Facebook Direction des affaires med avait « invité les milliers d'internes de France à venir chier devant les portes de l'ARS du Grand-Est (3 boulevard Joffre, 54000 Nancy), à défaut de pouvoir faire grève. Ça sera peut-être plus efficace qu'un énième communiqué. »

Lucas Gauer ne sait pas qui a recueilli le témoignage de l'ARS chez Libé, et auprès de qui. « Le ton est plausible vu le ton des échanges, mais je ne peux pas confirmer les sources de Libé à leur place ». Par contre, il a tenu à rappeler que les nouvelles générations n’étaient pas prêtes à subir le même sort que leurs aînés.
 
« On entend souvent les anciens (médecins, NDLR) dire que, de leur temps, ils travaillaient mieux et plus. Mais toutes les générations disent que c’était mieux avant. Les internes ont vu leurs aînés s’épuiser à la tâche, beaucoup ont perdu leur santé au travail. La nouvelle génération a envie de travailler, mais sans finir au bout du rouleau comme ses aînés, avec un système qui éclate dans tous les sens. Nous ne sommes pas responsables du système catastrophique qu’on nous a légué. On aime notre métier, mais on a aussi envie de voir grandir nos enfants…. »
 
Amen.

* Syndicat Autonome des Résidents de la Région Alsace Interne en Médecine

Portrait de Julien Moschetti

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