François Bourdillon : passion santé pub

C’est LE Monsieur « Santé publique » en France. Ou plutôt le Monsieur « Santé publique France », du nom de l’agence regroupant l’InVS*, l’Inpes** et l’Eprus***, qu’il a portée sur les fonts baptismaux en 2016 et qu’il dirige aujourd’hui.  Le Dr François Bourdillon a reçu What’s up Doc dans son bureau niché au fin fond du bois de Vincennes. Rencontre avec un médecin, et surtout avec une passion : la santé publique.

What’s up Doc. De l’affaire des « bébés nés sans bras » à l’affaire Lactalis, on vous voit sous les projecteurs de l’actualité quand il y a une crise. Cet aspect de votre poste à Santé publique France vous plaît-il ?

François Bourdillon. Le sujet n’est pas de savoir si j’aime cela ou pas, la représentation fait partie des fonctions du directeur général. Nous avons un système de surveillance extrêmement performant en France : nous lançons 150 alertes sanitaires par an, et il y a des sujets plus ou moins chauds. L’affaire Lactalis touche les bébés et se retrouve donc à la une : c’est ce qui m’amène à intervenir, et il est vrai qu’à certains moments la pression médiatique est extrêmement forte. Il faut parfois avoir les épaules larges et le cuir épais dans ce métier ! Ceci étant dit, Santé publique France s’exprime devant la presse toutes les semaines, et ce n’est généralement pas moi qui parle.

WUD. Parlons du médecin que vous étiez avant d’avoir le cuir épais. Comment vous êtes-vous orienté vers la médecine ?

FB. Je suis issu d’une famille de médecins : je représente la quatrième génération de médecins, mon fils la cinquième ; c’est une vieille tradition. J’ai fait médecine pour faire de la médecine tropicale. Je suis parti en Afrique, j’étais au Burkina-Faso à l’époque où ce pays s’appelait encore la Haute-Volta. Quand je suis revenu, je me suis occupé des réfugiés d’Asie, je me suis engagé avec MSF… J’ai eu une vie plutôt militante et associative au début de ma carrière, dans les années 1980.

WUD. Puis vous vous êtes orienté vers le VIH…

FB. Oui. Dans les années 1990, la direction des Hôpitaux du ministère de la Santé cherchait quelqu’un pour sa Mission Sida. L’idée était de savoir comment transformer le système de soins pour faire face à l’épidémie. Il faut se souvenir que la maladie était alors peu connue, que les services n’étaient pas adaptés pour recevoir les malades, et qu’il n’y avait aucune recommandation de pratique clinique. Il se trouve que j’étais alors à l’ORS [Observatoire régional de la santé, NDLR] Île-de-France où je faisais de l’épidémiologie du sida, tout en assurant des vacations à l’hôpital sur le VIH. J’avais à la fois une expérience clinique et épidémiologique sur le VIH, et c’est pour cela qu’on m’a proposé ce poste.

WUD. Quel souvenir gardez-vous de cette Mission Sida ?

FB. C’était quelque chose de formidable, nous avions un budget quasi illimité et une grande liberté de pensée. Nous avons construit le système d’information VIH sur l’ensemble de la France, nous avons fait les premières enquêtes pour savoir où étaient les malades parce qu’on n’en avait strictement aucune idée, et nous avons créé des postes en fonction des besoins : 150 postes de PH, 3 000 postes d’infirmières, des techniciens d’étude clinique pour faire de la recherche… C’est en travaillant sur le VIH que j’ai compris à quel point l’organisation des soins était cruciale et que je me suis plongé dans la santé publique, où l’on fait peut-être beaucoup plus de bien qu’en faisant de la clinique.

WUD. Comment cela ?

FB. Prenez la diminution du tabagisme en France. Cela fait baisser le nombre de cancers du poumon, et c’est en partie dû à ce que nous avons pu engager ici à Santé publique France. De la même manière, quand on identifie une épidémie comme celle de Lactalis, il ne faut pas oublier qu’il s’agit de bébés qui peuvent avoir des diarrhées sanglantes et qui peuvent mourir. Quand vous faites de la santé publique, vous avez des bénéfices immédiats.

WUD. Après la Mission Sida, vous avez travaillé au cabinet de Bernard Kouchner au ministère de la Santé…

FB. Oui, j’ai fait partie de l’équipe qui avait en charge la loi sur le droit des malades de 2002. J’avais aussi à suivre les plans de santé publique. L’idée, c’était que si l’on voulait améliorer l’état de santé, on devait faire des plans par pathologie. J’ai donc fait cette ingénierie sur des maladies qui concernent un grand nombre de personnes avec une gravité importante. La logique était un peu la même que celle que je poursuis aujourd’hui à Santé publique France : avons-nous les données sur ces maladies, peut-on faire de la prévention pour les éviter, peut-on les dépister, améliorer leur prise en charge, faire de la recherche ? C’est ce qui a abouti à toute une série de plans dont les plus connus sont le plan Alzheimer, le plan diabète, etc.

WUD. Pendant toutes ces années, avez-vous tout de même conservé une activité clinique ?

FB. Oui, je n’ai arrêté qu’en 2014. J’ai eu des consultations VIH à Louis-Mourier (Colombes, 92), puis à Henri-Mondor (Créteil, 94), puis à la Salpêtrière (Paris). Jaimais beaucoup. Cela me manque un peu. Certains patients m’ont suivi d’un établissement à l’autre, il y en a d’ailleurs qui continuent à m’envoyer des textos pour me donner de leurs nouvelles ou me demander mon avis. Mais maintenant j’ai passé l’âge [rires].

WUD. Vous avez arrêté la clinique pour vous consacrer à la construction de Santé publique France. Comment est-on venu vous chercher ?

FB. J’étais à la Pitié-Salpêtrière, où j’étais vraiment bien : j’étais chef de pôle, j’avais la santé publique, la recherche clinique, la pharmacie, la pharmacologie clinique. On m’a d’abord demandé si je serais intéressé pour candidater au poste de directeur général de la Santé. J’ai dit « surtout pas », c’est une fonction en sandwich entre le politique et l’action. Puis en 2014, on m’a demandé si j’accepterais de faire la fusion entre l’InVS* et l’Inpes**. Et là, ça m’a ébranlé, j’ai candidaté.

WUD. En quoi cette proposition vous plaisait-elle plus que la précédente ?

FB. Il s’agissait de faire le continuum en santé publique. Historiquement, la France a construit des agences en fonction des crises de sécurité sanitaire : une agence par crise. C’est le seul pays au monde qui a fait ainsi. Dans tous les autres pays, il y a une agence nationale de santé publique, et c’est ce qu’on me demandait de construire. On m’a ensuite dit qu’il fallait ajouter à cela la réserve sanitaire avec l’Eprus***. Je n’étais pas très enthousiaste au départ, mais c’était en réalité une idée formidable : on a désormais dans une seule institution la connaissance épidémiologique, l’action en prévention et promotion de la santé, et la réponse aux urgences.

WUD. Comment la fusion s’est-elle passée ?

FB. C’est toujours un exercice difficile : on avait trois ou quatre directeurs en doublon, chacun ayant peur pour son propre poste. On a fusionné de la manière la plus correcte possible, et on a eu la chance d’avoir deux ans pour le faire. On a eu ; dans un réel processus de coconstruction, avec des assemblées générales tous les mois, un grand espace participatif. C’est ce qui fait que l’agence a pu voir le jour en mai 2016.

WUD. Malgré vos efforts, la France reste à la traîne dans certains des domaines-clés dévolus à Santé publique France, et notamment en matière de prévention. Pourquoi selon vous ?

FB. La prévention n’est pas enseignée. Que ce soit dans les études de médecine, d’infirmière ou de sciences politiques, nous n’avons pas la base de gens formés disposant du corpus nécessaire pour faire de la prévention. Tout le monde pense que la prévention, c’est simple, c’est intuitif, c’est du bon sens, alors que c’est un métier en soi. Au départ, quand j’ai repris l’Inpes**, c’était une institution qui faisait beaucoup de communication institutionnelle : de beaux films, de belles affiches ; mais cela n’a jamais fait changer le moindre comportement de santé. J’ai voulu introduire ce qu’on appelle le marketing social, et c’était une rupture totale : les gens m’ont dit que je faisais de la pub. J’ai dit oui, je fais de la pub, mais sur la base d’études, et en évaluant. C’est comme cela qu’on a créé le « Mois sans tabac », par exemple.

WUD. Et que faudrait-il selon vous pour que la formation à la prévention soit plus développée ?

FB. Ce n’est pas mon rôle de le déterminer, c’est celui des doyens. Ce que nous faisons, c’est que nous finançons une chaire de prévention à Bordeaux, avec pour ambition d’enseigner la prévention à la fac. Elle doit faire la triangulation avec l’ARS [Agence régionale de santé, NDLR], les instituts régionaux d’éducation pour la santé et le milieu universitaire. C’est une expérimentation, et j’espère que si cela marche, nous pourrons l’étendre à toute la France.

WUD. En attendant, si l’on restreint la focale à la seule sphère médicale, la santé publique n’est pas une spécialité qui attire particulièrement. Qu’en pensez-vous ?

FB. C’est vrai qu’elle n’est pas très bien choisie. Et c’est une spécificité française. Si vous allez aux États-Unis, la santé publique compte parmi les spécialités les plus prisées. Là-bas, c’est la matière noble, ce sont des postes de personnes qui font la politique publique, alors que chez nous, le médecin de santé publique est vécu comme le médecin de l’administration. Mais les choses sont en train de changer, et la santé publique est en France de moins en moins choisie par défaut. À Santé publique France, nous avons une vingtaine d’internes en permanence, et ce sont des stages très pris. On peut faire des choses formidables en santé publique, je pense en avoir fait, et je suis fier de cela.

* Institut de veille sanitaire
** Institut national de prévention et d’éducation pour la santé
*** Établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires

https://www.santepubliquefrance.fr/

Bio express

1978. Recherche épidémiologique en médecine tropicale et nutritionnelle au Burkina-Faso
1984. Directeur de l’association Migrations Santé
1992. Chargé d’études sur le sida à l’Observatoire Régional de Santé Île-de-France
1993. Chargé de mission puis responsable de la Mission Sida à la direction des hôpitaux du ministère de la Santé
1995. Vice-président de Médecins sans frontières.
2001. Membre du cabinet du ministre de la Santé Bernard Kouchner
2011. Chef de pôle à la Pitié-Salpêtrière
2014. Préfigurateur puis directeur de Santé publique France

Biblio express

2004. Traité de santé publique, Flammarion, coécrit avec Gille Brücker et Didier Tabuteau
2007. Éducation thérapeutique, prévention et maladies chroniques, Masson, coécrit avec Dominique Simon, Pierre-Yves Traynard et André Grimaldi
2009. Traité de prévention, Flammarion
2011. Manifeste pour une santé égalitaire et solidaire, Odile Jacob, coécrit avec André Grimaldi, Didier Tabuteau, Frédéric Pierru et Olivier Lyon-Caen

 

 

 

 


Portrait de Adrien Renaud
article du WUD 43

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