Clara au bal de Dieu

Critique de "Clara Sola", de Nathalie Alvarez Mesen (sortie le 1er juin 2022)

Dans une ferme touristique reculée du Costa Rica, Clara vit entre sa mère, vieille bigote qui exploite sa vulnérabilité et un prétendu don de guérisseuse qui lui aurait été transmis directement par la Vierge, et la fille de sa soeur décédée, adolescente qui s'éveille à la sexualité. L'arrivée d'un saisonnier va bouleverser cet équilibre déjà fragile. De par son ton singulier et sa narration constamment au premier degré, ce film nous emporte sur les chemins de son héroïne, à la fois bizarre et limpide. Et c'est très émouvant.

Elle est bizarre tout de même, Clara. Sa façon de compter les maisons sur son chemin, sa clairvoyance qui va de la préscience des phénomènes naturels et des noms secrets des animaux à la mise au jour, et au soulagement, des maux secrets des hommes. Même sa marche est bizarre, la faute à une méchante scoliose dont sa mère a toujours refusé la correction ; pourtant possible. C'est qu'elle voudrait la rendre à Dieu telle qu'elle lui a été donnée. C'est que Dieu, ou plutôt la Sainte Vierge, dans leur bienveillance, ne lui ont pas attribué qu'un fardeau physique. C'est qu'elle serait un peu faiseuse de miracles, et à ce titre il ne faudrait pas trop modifier le cours des choses. Et puis elle est si vulnérable, Clara, si étrange, si simplette, avec un tel besoin de repères... Une situation qui arrange bien tout le monde, sauf peut-être Clara. Mais qui s'en soucie? Peut-être pas ce saisonnier qui semble si différent des autres, et qui sait lui parler et l'écouter...

La force de ce récit, qui oscille constamment entre le conte, le huis clos, la tragédie et la fable, réside sans aucun doute le parti pris exclusif - tant dans la mise en scène, l'interprétation que la quasi-unicité du niveau de lecture - pour son héroïne. La réalisatrice, dont c'est le premier film, est aux côtés de Clara, et nous permet également de l'être. D'où cette constante et rare impression d'être à la fois conscients de l'étrangeté de cette femme, déjà quarantenaire mais qui semble si jeune, et saisis par le fait que non, l'anomalie ne vient pas tant de ses comportements que de la situation dont elle est prisonnière - et qui est à l'origine de ses rares explosions de colère -  et que sa façon d'appréhender la vie est finalement bien plus simple et bien moins dysfonctionnelle que celle de son entourage familial et de sa communauté. 

Ainsi, "Clara Sola" est une charge sociale qui ne s'expose jamais en tant que telle tout en étant palpable en permanence. Un brûlot dont la portée est constamment souterraine, recouverte par la vision "neuroatypique" de son personnage, présentant vraisemblablement un trouble du spectre autistique. Ici, point de cruauté ironique à la Bunuel, point de tension érotico-névrotique à la Tennessee Williams, auxquels le film fait parfois penser. C'est jusqu'au dénouement, et aux mémorables dernières scènes, que la réalisatrice choisit de ne faire basculer son récit ni dans l'outrance ni dans l'horreur. Le film suit ainsi sa belle veine naturaliste et vaguement fantastique, pour nous conduire à des plans à la fois hautement signifiants et persistants d'incertitude, nous laissant choisir entre espoir et fatalité. L'actrice qui joue Clara, danseuse de formation, n'est pas pour rien dans l'empathie qu'elle génère : sa composition tenue et sa palette incroyable conduisent le film vers une profondeur et une émotion qui font beaucoup de bien. 

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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